En 2017, lors de la sortie de Mario Kart 8 Deluxe sur Switch, une phase de réflexion et autour du neuvième volet de la saga Mario Kart est développé. Cet épisode pose un défi majeur aux équipes de développement : le huitième opus est unanimement perçu comme l’aboutissement de la formule classique de la série, tant en termes de contenu que de maîtrise du gameplay. Face à cette situation, un simple affinage de la formule existante ne suffirait pas à justifier un nouvel opus. La décision est alors prise d’explorer une rupture plus profonde avec les codes traditionnels de la franchise. C’est dans ce contexte qu’émerge l’idée d’un Mario Kart reposant sur une structure en monde ouvert, permettant une exploration libre, des parcours interconnectés et une redéfinition de la notion même de course.
Nintendo, éditeur et développeur du projet, fixe rapidement les grandes lignes du projet. La direction créative adopte une vision claire et assume pleinement l’ambition de différencier ce nouvel épisode du reste de la série. Le nom est choisi très tôt dans le développement, reflétant à la fois l’ampleur du terrain de jeu et la volonté d’offrir une expérience plus globale et immersive, ce sera : Mario Kart World.
Le choix de ne pas numéroter le jeu n’est pas anodin : il s’agit d’un marqueur symbolique fort, destiné à signaler aux joueurs qu’il ne s’agit pas d’un Mario Kart 9 au sens traditionnel, mais bien d’une nouvelle branche dans l’évolution de la licence.
En 2020, le développement entre dans une phase plus technique, centrée sur l’implémentation et l’optimisation des piliers du gameplay. Parmi eux figurent notamment la gestion d’un vaste monde ouvert persistant, la transition fluide entre différentes zones de course et l’augmentation du nombre de participants à 24 joueurs simultanés. Très rapidement, les équipes se heurtent aux limites matérielles de la Nintendo Switch, en particulier en matière de puissance CPU, de mémoire et de bande passante. Les compromis nécessaires pour faire fonctionner le jeu sur cette console risqueraient d’altérer profondément la vision initiale du projet. Plutôt que de revoir leurs ambitions à la baisse, Nintendo prend une décision stratégique : le développement du jeu est réorienté vers la prochaine génération de console, connue en interne comme la Switch 2.
Le 05 juin 2025, Mario Kart World est officiellement lancé sur Nintendo Switch 2. Le titre occupe une place centrale dans la stratégie de Nintendo, puisqu’il est choisi comme jeu de lancement de la console.
Commençons par le monde ouvert, appelé ici le mode Balade. Il s’agit clairement d’un mode pensé avant tout pour les nouveaux joueurs, et plus particulièrement pour les plus jeunes. Ce mode leur offre un espace sécurisé et sans pression compétitive pour se familiariser avec les bases de la conduite : maniement du kart, gestion des dérapages, utilisation des objets et compréhension de l’environnement. À cela s’ajoutent des missions à vocation tutorielle, des objectifs simples à remplir, ainsi que des activités annexes comme la prise de photos. L’ensemble constitue une excellente porte d’entrée dans l’univers. En revanche, pour les joueurs plus expérimentés, l’intérêt du mode Balade est nettement plus limité. Une fois les mécaniques assimilées et les contenus débloqués, le mode manque de profondeur et peut rapidement devenir ennuyeux. Il permet néanmoins de débloquer certains costumes de personnages, ce qui incite à y passer un minimum de temps.
Le système de costumes est sans doute l’un des éléments les plus discutables du jeu. Leur nombre est excessif, au point de nuire à la lisibilité et à la pertinence du contenu proposé. À lui seul, Mario dispose d’une dizaine de costumes différents, ce qui paraît disproportionné. Cette surabondance donne l’impression d’un remplissage artificiel, plus proche d’un argument marketing que d’un réel apport ludique. Le même constat s’applique au casting de personnages, dont la taille impressionne au premier abord, mais dont la cohérence interroge. L’ajout de personnages anecdotiques comme le dauphin, la chauve-souris, le crabe ou la taupe soulève une question simple : quelle est leur véritable utilité ? Ils n’apportent ni identité forte, ni gameplay distinctif, et diluent l’impact des figures emblématiques de la licence.
Cette accumulation de contenu donne le sentiment que Nintendo a peut-être voulu en faire trop. Une fois mis de côté les costumes redondants et les personnages superflus, le roster apparaît finalement moins impressionnant qu’il n’y paraît. Pire encore, certains personnages pourtant emblématiques de l’univers Mario brillent par leur absence. Ce déséquilibre crée une frustration légitime : le jeu regorge d’éléments secondaires, mais fait l’impasse sur des choix évidents qui auraient renforcé la cohérence et l’identité du casting.
Du côté des circuits, le contenu est plus convaincant. Le jeu propose une trentaine de pistes, réparties équitablement entre circuits inédits et circuits revisités issus des anciens opus. Ce choix est pertinent et permet à la fois de satisfaire la nostalgie des vétérans et la curiosité des nouveaux joueurs. Toutefois, malgré cette base solide, un défaut structurel se fait rapidement sentir : de nombreuses pistes souffrent de lignes droites trop longues et trop fréquentes. Dans un jeu aussi dynamique que Mario Kart, cela casse le rythme des courses, réduit les opportunités de dépassement technique et rend certaines sections moins mémorables.
À ce stade, on pourrait avoir l’impression que mon avis sur le jeu est globalement négatif. Pourtant, ce serait une conclusion erronée. En réalité, je suis totalement convaincu par ce nouvel épisode. Les critiques formulées jusqu’ici concernent principalement des choix de contenu et d’équilibrage, mais elles ne remettent pas en cause l’essentiel : le jeu réussit là où peu d’épisodes ont osé aller, en réinventant profondément la formule de la série.
L’un des apports majeurs du jeu est sans conteste le passage à des courses à 24 joueurs. Cette évolution transforme radicalement la dynamique des courses. Le chaos, déjà caractéristique de la licence, atteint ici un niveau inédit. Les retournements de situation sont constants : il est tout à fait possible de mener la course pendant plusieurs tours pour finalement terminer dernier, ou inversement. Cette imprévisibilité renforce l’intensité et le plaisir de jeu. Une nouvelle stratégie émerge également, consistant à rester volontairement au cœur du peloton afin d’obtenir des objets plus puissants, puis de tenter une remontée spectaculaire dans les derniers instants de la course.
Les rides constituent une autre révolution majeure du gameplay. Au départ, le joueur les utilise de manière prudente, presque timide, en se limitant à quelques raccourcis ou figures simples. Mais après plusieurs heures de jeu, on commence à mesurer l’ampleur des possibilités offertes par cette mécanique. Les rides ouvrent la voie à une liberté d’approche inédite : trajectoires alternatives, enchaînements audacieux, prises de risque spectaculaires. Ils favorisent la créativité du joueur et introduisent une véritable courbe de progression, où la maîtrise technique est récompensée de manière très gratifiante.
Enfin, le mode Survie s’impose comme l’un des points culminants du jeu. Ce mode, clairement inspiré du battle royale, injecte une tension permanente dans les courses. À chaque élimination, la pression monte, et chaque erreur peut être fatale. L’adrénaline ressentie est rarement atteinte dans un Mario Kart, même dans les modes les plus compétitifs des anciens épisodes. L’équilibre entre stress, plaisir et spectacle est remarquablement maîtrisé. À titre personnel, il s’agit sans conteste du meilleur mode du jeu, et peut-être de l’une des meilleures idées introduites dans la licence depuis des années.
Mario Kart World est un jeu imparfait, parfois maladroit dans sa gestion du contenu, mais profondément audacieux dans ses choix de gameplay. Malgré un excès de costumes, un casting inégal et des circuits parfois trop linéaires, le jeu réussit l’essentiel : renouveler en profondeur une formule que l’on croyait figée. Les courses à 24 joueurs, les rides et le mode Survie apportent une fraîcheur et une intensité inédites, redonnant à la série une dimension aussi chaotique qu’exaltante. Mario Kart World n’est pas seulement un nouveau Mario Kart : c’est une réinvention ambitieuse qui marque un véritable tournant pour la franchise.