1984
8.3
1984

livre de George Orwell (1949)

Médiocre (et pourtant indispensable)

Récemment j'ai relu "1984"...
...Et j'ai trouvé ça moyen.


Ça vous surprend ?
Moi aussi.


Car j'avais déjà lu "1984". Il y a longtemps. J'étais alors étudiant. Et depuis je n'ai jamais cessé d'y repenser.
C'est qu'il y a des idées si puissantes dans "1984".
Cet ouvrage est une vraie auscultation minitieuse de ce qu'est l'asservissement.
Asservissement par l'absence d'intimité et de sexualité.
Asservissement par l'impossibilité de faire confiance à qui que ce soit.
Asservissement par le fait de se retrouver seul en permanence face à l'appareil de conditionnement de l’État...
Et puis surtout - idée parmi les idées - asservissement par la destruction du langage.


Oh mais oui qu'elle est puissante cette idée : dénaturer les mots dénature la pensée...
...Et dénaturer jusqu'à l'évidement amène la pensée à s'annuler d'elle-même.
Qu'il suffise simplement que des antonymes deviennent brusquement des synonymes pour que l'esclavage devienne la liberté.
Ainsi, sitôt cherche-t-on à penser son asservissement que l'esprit devient démuni, se contredit, s'égare...
En un seul concept expliqué en quelques pages, "1984" rend palpable et intelligible des siècles de pensée grecque sur le rapport entre la logique et le langage.
Chez les Grecs d'ailleurs logique, savoir et langage se combinent en un seul mot : logos.
Mais depuis "1984" je peux désormais remercier Orwell d'avoir complété mon vocabulaire d'un autre mot-concept me permettant de penser la destruction de la logique par la destruction du langage.
Ah ça oui je ne le remercierais jamais assez pour ce concept sublime de pertinence : la novlangue.


Avec la novlangue, penser librement ne relève désormais plus du délit. Cela devient juste un processus inopérant.
Combinée à toutes les autres formes d'oppression, la novlangue est la clef de voûte de la destruction de l'individu.
Se constituer un for intérieur - une citadelle imprenable - se réduit dès lors à un effort usant, dangereux, infécond...
Et surtout rendu vain.
A quoi bon se risquer à une once d'esprit critique ? Quel intérêt à part s'exposer à un faux pas ?
Après tout mieux vaut abandonner.
Se laisser faire.
Ne pas réfléchir.


Par son immuable répétition "1984" parvient à traduire cette usure faite par le système sur l'homme.
Elle est un magnifique parcours de dépossession de soi.
Une notice limpide et clinique qui ne peut que nous suivre dans notre quotidien, à tel point qu'elle sache parfois se rappeler à nous quand soudain on surprend une de ces mécaniques à l’œuvre en dehors du roman.
Pour toutes ces raisons "1984" est l'une des lectures les plus précieuses de mon existence.


Et pourtant...
Pourtant reste ce bilan.
Le bilan de cette récente relecture.
Un bilan qu'il me coûte d'ailleurs d'avouer mais face auquel je ne peux me dérober.
"1984" est à un roman médiocre.


Il est médiocre parce qu'il ne parvient pas à accomplir ce que tout bon roman devrait accomplir.
Il ne parvient pas à justifier chacun de ses gestes ; chacune de ses pages.
Passer cinquante à quatre-vingts pages "1984" a déjà tout dit. Et ensuite il le répète encore et encore.
Les descriptions s'enchaînent et se ressemblent.
Les situations aussi.
On parle du voisin, de l'ex-femme, de l'amante interdite pour sans cesse en tirer la même chose : impossibilité de faire confiance, peur d'être découvert, sensation de misère qui perdure malgré le dépassement de l'interdit...
Ainsi le martèlement qui paraissait jusqu'alors nécessaire se transforme en sensation de superflu, voire en une démarche contre-productive.
Pire encore : en facilité d'écriture.


Ce serait d'ailleurs le premier des deux grands reproches que j’adresserais à "1984".
Dès le second tiers le roman d'Orwell sombre dans un tour d'horizon exhaustif fort mal dégrossi.
On ne pense plus en termes de dynamiques narrative et intellectuelle. On étale pour étaler.
Ç'en est à tel point que l'essentiel de l'ouvrage tient sur une trame assez pauvre et téléphonée qui s'étale donc péniblement en longueur pour aller exactement où on sait déjà, sans apport aucun par rapport à ce qui avait déjà été exposé dans le premier tiers.


Or, à s'étendre ainsi inutilement, "1984" en vient à révéler une deuxième grande faiblesse qui n'est pas sans écorner toute personne considérant cet ouvrage comme un merveilleux outil émancipatoire.
Et cette faiblesse c'est l'acte de propagande.
Car plus on avance dans l'ouvrage et plus ce dernier en vient à opposer systématiquement deux mondes : l'horreur intégrale qu'est l'utopie socialiste d'Angsoc et la passé radieux du temps des démocraties libérales.
L'opposition devient même tellement mécanique et simpliste qu'elle finit par sombrer dans une caricature assez piteuse.


Et c'est peut-être sûrement là que résiderait la plus grande tragédie de cet ouvrage et surtout de son auteur.
Car Georges Orwell a beau être un anti-stalinien de première qu'il n'en reste pas moins - du moins à ce qu'il a pu en déclarer à l'époque - un socialiste sincère.
Or cette détestation viscérale du stalinisme - qu'Orwell a développé lors de sa participation à la lutte sanglante que ce sont menés anarchistes et communistes lors de la Guerre civile espagnole - semble être au coeur de cette absence totale de subtilité et de profondeur dans l'attaque portée.
Dès lors, Orwell fait-il régulièrement sombrer son ouvrage dans une condamnation primaire de toute forme de remise en cause politique et sociale, au point de sombrer dans ce qu'il condamne pourtant : le martèlement et l'absence de questionnement.


Car au fond c'est ça qui me manque le plus dans "1984".
Du questionnement.
Certes, par son désossement limpide d'un totalitarisme archétypal, "1984" amène à voir. Par contre il n'amène pas forcément à penser... Du moins pas assez loin.
Et c'est d'ailleurs parce qu'il s'interdit cela que l’œuvre patauge autant dans ses deux derniers tiers.
Qu'aurait fait un bon roman après avoir posé un constat aussi méticuleux et cynique ?
Réponse : il aurait creusé.
Il se serait questionné sur le pourquoi et sur le comment.
Il aurait analysé une trajectoire. Il aurait cherché des causes ou, au minimum, des pistes d'explications.


Mais comme expliquer pourrait révéler les failles de cet Occident qui combat alors la puissante URSS, Orwell préfère ne pas prêter le flanc à l'ennemi et ainsi "1984" ne prendra jamais le risque de s'aventurer sur ce terrain là.
Il n'explorera rien.
Seule vaudra la condamnation au burin.
Et c'est ainsi que par tous ces aspects, "1984" sombre du mauvais côté de la caricature. Pas la caricature qui permet de rendre le trait saillant et visible, mais plutôt celle qui vire au grossier au point parfois de sombrer dans un certaine forme de ridicule.


Or ça, il me coûte vraiment de l'écrire parce que j'aurais tant aimé que les idées visionnaires présentes dans ce roman - visionnaires au sens presque littéral du terme - soient davantage valorisées par une écriture d'un autre niveau.


Alors après, certes, cela n'a pas empêché à "1984" de devenir un ouvrage culte et de connaître le succès. C'est même peu de le dire.
Mais les raisons de son succès devraient aussi justement nous interroger.
Car il n'y a peut-être pas de hasard à ce que cet ouvrage prenne son envol une fois que son auteur mort et enterré depuis longtemps.
Sans Orwell pour commenter son oeuvre et rectifier les interprétations malheureuses comme il a pu le faire jadis pour sa "ferme des animaux", il ne reste plus aux lecteurs que "1984" ; c'est-à-dire une condamnation clinique certes, mais une condamnation sans questionnement surtout.
Une condamnation de la révolte sociale face à l'ordre ancien ; le genre de condamnation qu'au fond il n'est pas étonnant d'avoir vu porté à ce point par les écoles, les journaux et les penseurs institutionnels de ces dernières décennies en Occident.
Et je pense qu'il est aussi important de percevoir que le statut actuel de cet ouvrage est aussi lié à ça.
"1984" a été un outil, à un moment donné, qui permettait (et permet encore) de marteler sans questionner.
De ne donner à voir, mais que d'un œil...


Malgré tout, dire tout cela n'annule en rien ce que j'ai pu affirmer en ce début de billet.
Bien que borgne, l’œil ouvert voit clair.
Il donne même à voir loin. Très loin. Au-delà même de ce qu'Orwell entendait d'ailleurs donner à voir.
Et c'est justement toute la force de ces œuvres qui offrent à voir une vérité, même partielle.
La vérité est contagieuse.
Et quand bien même "1984" n'est qu'une base brillante ternie par tout le reste que cette base n'en a pas moins été posée, prête à être saisie par quelque esprit libre que ce soit pour en faire quelque-chose...
...Pour amorcer le questionnement auquel appelle ce regard franc.


Car après tout, qu'est-ce que "V pour Vendetta" d'Alan Moore si ce n'est un "1984" qui va plus loin ?... Qui pose des questions ?
Qu'est-ce que d'ailleurs l’ensemble de l'œuvre de Moore, des Wachowski et de tout autre auteur s'étant un tant soit peu penché sur les questions de l'oppression et de l'émancipation si ce une forme de prolongement de "1984" ?
Mieux encore, cette présente critique n'est-elle pas d'ailleurs qu'un regard porté sur "1984" avec un œil lui-même forgé par "1984" ?


Parce que oui, si aujourd'hui je perçois cette œuvre dans toutes ses faiblesses c'est aussi parce que, quinze ans plus tôt, cette même œuvre a su ouvrir une porte. A su donner à voir...
...Et cela malgré les maladresses narratives et discursives de son auteur.


Aussi, rien que pour cela, "1984" ne peut être pour moi que le meilleur roman médiocre que j'ai pu lire.
Ce genre de médiocrité qui est essentielle.


...Une imperfection indispensable et incontournable.


_
Nota bene : Afin de rendre compréhensibles les commentaires qui vont suivre, je tiens à préciser que j'ai modifié une partie de ma critique au regard de ces derniers.
En effet, initialement j'avais ici avancé l'idée que le rejet du stalinisme par Orwell lors de la Guerre civile espagnole avait fini par le faire basculer dans une forme aiguë de conservatisme, allant jusqu'à le décrire comme un défenseur "d'AngLib" en opposition à AngSoc.
Cette vision que je me faisais de l'auteur s'appuyait pour l'essentiel sur ma lecture de "la ferme des Animaux", de "1984" et de vagues réminiscences bibliographiques du personnage.
Merci donc à PoloBreitner et surtout à Feloussien pour avoir fait évoluer mon regard vers quelque-chose de plus conforme à la réalité.

Créée

le 18 juil. 2021

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