Il existe des romans-fleuves. Un roman-fleuve suit un courant, une direction, un vers quelque chose. Ici, ce n’est pas le cas. Roberto Bolaño ne nous propose pas un roman-fleuve, mais un roman-océan. Plongé dans une histoire sans réel fil directeur, si ce n’est la recherche d’un sombre écrivain, Benno von Archimboldi, le lecteur se perd, emporté par des courants divers, des fils narratifs troublants, et tente, par sa propre force, de dégager la tête de l’eau pour apercevoir l’horizon, horizon qui ne lui donne à voir, seulement et simplement, que la prochaine vague prête à l’emporter.
Certes, cet océan confus n’est pas un simple brouillamini de personnages et de thèmes épars sans réelle consistance. Le livre est séparé en cinq parties de tailles différentes : la partie des critiques ; la partie d’Amalfitano ; la partie de Fate ; la partie des crimes ; et la partie tant attendue de Benno von Archimboldi. Le premier courant qui nous emporte est celui de la recherche, par les critiques, de l’écrivain perdu pour lequel ils ont tous éprouvé une sorte de révélation stendhalienne. Or, très vite, nous sommes amenés dans cette ville, inspirée d’une histoire réelle, où les féminicides se décomptent par centaines. À partir de là, une nouvelle partie débute et le jeu de piste narratif peut commencer.
Si le lecteur cherche difficilement à tirer le fil narratif que Bolaño semble lui offrir, c’est qu’il n’a pas encore compris qu’il y est plongé. Chaque partie ne cherche pas à éclairer une action ou une progression narrative ; au contraire, la tendance de Bolaño à multiplier les histoires, notamment dans la partie des crimes, où chacun d’entre eux est décrit, a pour objectif de transformer directement le lecteur, immergé dans le Mal.
Si l’on est d’abord atterré par le tabassage en règle des critiques contre le pauvre chauffeur de taxi aux propos certes insultants, on s’habitue peu à peu à cette violence, caractéristique du XXᵉ siècle, marqué par le nombre de la Bête, 666 (par addition, le titre de l’œuvre prend alors tout son sens), pour finir par s’ennuyer dans la description des crimes et attendre avec impatience la barbarie nazie, qui fera avancer le fil narratif dans la dernière partie consacrée à Archimboldi.
2666 est un roman monstrueux, tant par sa forme que par son fond, dont le projet est annoncé par cette citation de Charles Baudelaire, habitué à scruter le fond de l’âme humaine : « un oasis d’horreur dans un océan d’ennui ».
Et parfois, pour combattre le monstre en nous, il est impératif de le regarder.