Il faut du souffle pour dire non.
Et c’est sans doute ce souffle là que Jean Anouilh a voulu ranimer au cœur du siècle, en réécrivant Antigone à l’heure des compromissions, celle de l’Occupation, mais pas seulement. Car son Antigone n’est pas seulement la fille d’Œdipe, elle est aussi la sœur de toutes les âmes qui refusent de plier, même quand le monde se lasse de les écouter.
Cette pièce parle avant tout par sa langue. Le texte est net, presque cruel. Une langue simple, tranchante, qui refuse la grandiloquence tragique pour mieux frapper à l’os. C’est dans l’économie des mots qu’Anouilh taille ses poignards. Et parfois, oui, dans cette nudité, il manque un vertige. Mais il y a une beauté, sèche, une tension, une manière d’avancer sans détour vers l’inéluctable.
Antigone ici n’est pas une héroïne classique. Elle est jeune, fragile, bornée. Elle ne veut pas convaincre, elle veut être. Elle ne cherche pas le sens, elle veut simplement poser un geste qui est inutile, dérisoire, mais nécessaire. Et c’est là, peut-être, que la pièce fascine et dérange : en montrant que le geste pur est aussi une forme de violence, que le refus peut être égoïste, aussi beau soit-il.
Et puis il y a Créon. L’autre voix. L’autre poids. Celui qui, contrairement à ce qu’on croit, ne cède pas à l’autoritarisme brutal, mais à la fatigue du pouvoir. Il tente de raisonner, il tente d’arrondir l’absolu d’Antigone. Derrière son manteau d’homme de pouvoir, il est peut-être le plus tragique de tous. Il incarne le réel, ce monde gris, fait de compromis, de devoirs, de décisions prises à contrecœur. Créon n’est pas tyran par désir, mais par nécessité. Sa grandeur vient de son renoncement : il sacrifie la tendresse, la paix, les liens du sang, sur l’autel de l’ordre. Il parle une langue lourde, pesée, trempée dans l’expérience. Et si Antigone fascine par sa pureté, Créon touche, lui, par son humanité. Car il doute, il vacille, il sait ce qu’il perd à chaque mot, à chaque décret. Il est de ces personnages que le théâtre laisse debout, mais brisés de l’intérieur.
Anouilh nous donne une tragédie en civil, sans toge ni foudre divine. Presque une scène de famille. Cela fonctionne, oui. Mais cela ronge aussi quelque chose du mystère antique. Le chœur est ici narrateur, presque chroniqueur, et parfois l’ironie pointe, l’émotion recule. On aurait aimé, par instants, que la pièce tremble davantage. Qu’elle se salisse. Qu’elle sorte de sa belle géométrie. La parole est forte, mais on l’aurait voulu plus vacillante, plus humaine encore.
Si Antigone garde son tranchant, elle garde aussi ses angles morts. Elle est de ces œuvres qui frappent fort, mais qui, à force de netteté, laissent parfois le trouble dehors. On referme la pièce avec respect, certes, mais peut-être pas avec ce frisson irrationnel que la tragédie, la vraie, sait déposer sur l’âme. Reste cette parole droite, dressée contre un monde de courbes, et c’est déjà beaucoup.