Avant toute chose, je tiens à préciser que j'ai lu la traduction de Brunet, non celle de Meunier, et que j'invite quiconque voudrait se lancer dans l'Iliade et l'Odyssée à opter pour la première. J'ai comparé les différentes traductions et celle-ci est splendide, retranscrivant la musicalité homérique, le fameux hexamètre, donnant de la texture et une vraie singularité artistique. Les dimensions lyrique et mythologique sont pleinement renforcées, et en résulte un ouvrage bien plus intéressant que les traductions en prose ou en vers hétérogènes.
Je vais ici parler à la fois de ma lecture de l'Iliade et de celle de l'Odyssée, simplement parce que ces deux textes sont absolument indissociables, se répondant et se complétant.
Avec cette traduction en hexamètres, on s'aperçoit de la force musicale et poétique indéniable des récits homériques. Entre épithètes, répétitions de vers, et longues comparaisons, Homère crée un langage riche et singulier. Si on connait ces deux gros morceaux pour leur poids historique, ils n'en demeurent pas moins des poèmes saisissants, difficiles d'accès lorsqu'on les entame mais qui dévoilent un langage particulier qui nous imprègne peu à peu. Cette forme poétique et codifiée évite d'ailleurs tout excès de pathos et tout appui inutile des sentiments, qui naissent naturellement par le récit et l'agencement des vers, et qui sont extrêmement variés. On se prête parfois à sourire face à certaines injonctions ("monstre de rapacité, galamment drapé d'impudence"), parfois à être frappé par la violence sèche et frontale des combats, parfois à être émerveillé face aux actions des personnages ou la force divine, ou encore à être ému par des expressions sincères des sentiments (Hector et Andromaque, mort de Patrocle...). On nous met souvent en avant la virilité des héros de l'Antiquité, mais Homère n'avait pas peur de les faire pleurer inlassablement entre deux combats ou péripéties !
Le caractère épique des récits de Homère est monumental, notamment lors de certains passages longs et denses de batailles, la description de la fabrication du bouclier d'Achille, les aventures rocambolesques d'Ulysse... On se retrouve de ce fait avec des poèmes qui parviennent à la fois à être très musicaux, d'une splendeur parfois phénoménale, et aussi à être radicaux et honnêtes dans sa représentation de la violence et des sentiments. Au-delà de cette liberté de tons, il y a une grande liberté dans le style, qui alterne entre longs monologues, catalogues, mise en avant de titres et d'exploits, descriptions d'évènements... L'aède se permet même parfois de s'adresser à des personnages qu'il affectionne, ou à la muse pour chercher l'inspiration.
Mais si l'Iliade et l'Odyssée sont aussi somptueuses, c'est aussi par leur capacité à fusionner deux mondes de façon aussi fluide, celui des hommes et celui des dieux, tous représentés avec leurs forces et leurs faiblesses. Même les dieux n'échappent pas à quelques traits pathétiques ou égoïstes (cf l'épisode d'Arès, Aphrodite et Héphaïstos, ou les engueulades de Zeus et Héra). Le poids mythologique des récits est passionnant, ils fonctionnent à la fois comme une représentation riche de la vision de l'existence et des codes de l'époque, et comme une fiction d'une densité folle avec une toile immense de noms, de lieux et de liens, où l'humain et le divin sont constamment entrechoqués puis remis à distance (demi-dieux, présages, sacrifices, Athéna dans l'Odyssée...). L'agencement de ces deux univers fonctionne à merveille et stimule l'imagination, tout en étant serti de portraits nuancés dans les relations entre les hommes, entre les dieux, et entre les hommes et les dieux.
En résulte un mélange unique d'un aspect quasi-documentaire et d'une force de fiction pure. Bien plus tard, certains auteurs comme Racine se réappropriont les mythes antiques en les voyant au travers d'un prisme plus individuel et psychologique, montrant bien comment des évènements peuvent être regardés sous des yeux totalement différents.
Mais reste à évoquer le gros point fort de ces deux épopées, ce qui fait qu'elles sont aussi magistrales : leur architecture.
L'Iliade est connu comme le récit d'Achille, pourtant le héros est en retrait pendant deux tiers du texte, dans une moue causant la mort de nombreux achéens. L'action s'étale sur deux mois, pourtant plusieurs chants vont se concentrer sur une plage de 24 heures. Homère fait fluctuer le rythme de l'histoire constamment pour coller à l'intensité des évènements et à ce qu'il véhicule dans ses chants. Il laisse alors place à une multitude de personnages, jamais soumis à des tropes manichéens. Chaque être mis en avant dans la bataille a ses failles : boudeur, prétentieux, capricieux, en proie à la vieillesse... Mais cela n'empêche pas ces héros d'avoir leurs moments de gloire ou de faire preuve de respect, de reconnaissance. On se retrouve alors avec une grande stèle de 15,000 vers qui inscrit dans l'éternité l'honneur des guerriers, leurs titres, leurs failles, leurs exploits, leurs morts, leurs relations aux divinités... Et qui se finit par un chant complètement différent de ce qu'on a pu avoir avant, un apaisement par le deuil, un dialogue humain entre Achille et Priam.
De l'autre côté, l'Odyssée fait preuve d'une narration remarquable en éclipsant Ulysse pendant quatre chants pour marquer son absence, avant de le remettre dans le mouvement, puis de le faire lui-même conter son histoire quatre chants durant, et enfin conclure sur un drame familial tout en conservant la notion de ruse. L'errance d'Ulysse se fait ressentir, elle est pesante et désespérante, et même arrivé à Ithaque le héros doit poursuivre dans sa ruse avant de profiter des retrouvailles avec ses proches. Le vagabondage est au coeur de la structure, qui sublime cette notion par sa fragmentation et la place qu'elle donne aux souvenirs et aux histoires dans l'histoire. L'intelligence et la vie sont mises en avant au lieu de l'honneur et de la mort. Pourtant, c'est l'Iliade qui brille par son éclat, et l'Odyssée qui se confond dans la brume.
L'Iliade est donc le récit du moment glorieux, de la piété guerrière, d'un éclat figé pour toujours, là où l'Odyssée est le récit de l'errance, de la vie qui se poursuit après de tels moments. L'Iliade joue avec les frontières, les attaques et les contre-attaques, l'Odyssée joue avec le flot, le flou des lieux et du temps. L'Iliade est frontale, fougueuse, l'Odyssée est rusée, embrasse le changement, la maturation du fils et le vieillissement assumé du père. L'Iliade est le récit de la multitude, des héros qui existent par le retrait d'Achille, l'Odyssée est le récit d'un seul homme qui surmonte les obstacles pour de nouveau aspirer à la tranquillité du foyer. Achille est présent à Troie, mais absent pour le lecteur ; Ulysse est absent d'Ithaque, mais est au coeur de l'action. Les chants des deux oeuvres sont d'ailleurs souvent mis en parallèle (colère d'Apollon et de Poséidon aux chants 1, assemblées aux chants 2, Agamemenon aux chants 11, dénouement aux chants 16, armes aux chants 19, apaisement aux chants 24...).
C'est surtout cette association des deux textes qui a suscité mon admiration. En eux, chaque chant représente un pan de l'humanité, un sentiment, une idée (les plus marquants : affirmation individuelle - Iliade 9, séduction et mensonge - Iliade 14, bouclier-monde et destin d'Achille - Iliade 18 & 19, apaisement par le deuil - Iliade 24, retour dans la condition d'homme - Odyssée 5, ruse ultime - Odyssée 9, frontière animale - Odyssée 10, frontière mortelle - Odyssée 11, mise en avant des humbles - Odyssée 14).
Mais pourtant, c'est bien la complémentarité des deux qui est l'élément le plus fascinant. Expression très clichée certes, mais l'Iliade et l'Odyssée sont des textes-mondes, qui dans leur association représentent une certaine vision de l'humain, de la vie et de la mort, des brefs exploits comme du flot de la vie qui se poursuit.
Mélange, donc, d'une richesse formelle, d'une richesse structurelle, et d'un poids historique auquel on pense inévitablement pendant la lecture.