L'Edda
8.2
L'Edda

livre de Snorri Sturluson (1220)

Seule une petite partie des mythologies scandinaves nous sont parvenues, étant orales, et ayant donc disparu lors de la christianisation de l'Europe du Nord, je dois dire que c'est franchement dommage.
Le recueil le plus conséquent et cohérent de ces légendes païennes est sans doute l'Edda de Snorri (à ne pas confondre avec l'Edda poétique, merci à Antrustion pour sa correction ^^), qui connut une genèse assez particulière : rédigé au début du XIIIème siècle par l'érudit islandais Snorri Sturluson, qui avait effectué de nombreux voyages en Norvège et en Suède, et en ramena une bonne partie de la matière qui allait lui servir de base pour la rédaction de l'Edda. Faut avouer que c'est un sacré coup de chance, l'Islande s'étant à l'époque convertie au christianisme depuis près de deux siècles.


Malgré le fossé temporel séparant Snorri de ces mythes, l'Edda témoigne d'une connaissance approfondie et minutieuse des poèmes composant la littérature norroise, ainsi que d'une très grande maîtrise de l'art scaldique, genre poétique consistant (du moins, c'est ce qu'on pense) à chanter les louanges d'un dignitaire, en racontant ses expéditions, ses batailles et ses prouesse, et nécessitant une sacrée virtuosité, tant au niveau lexical que rythmique, avec aussi pas mal de périphrases et de métaphores. Ces éléments qu'il avait en partie acquis auprès de ses précepteurs dans sa jeunesse lui valurent une invitation de la cour norvégienne, les nobles scandinaves aimant s'entourer de poètes pour entretenir une bonne image d'eux et perpétuer leur mémoire.


Et on n'est pas déçu quand on ouvre les pages, car se déploient au fil des récits compilés ici une bonne partie de la cosmologie, des dieux d'Asgard et de leur histoire, et le souffle des sagas nordiques. L'écho d'une civilisation païenne bien plus riche et complexe que la vision caricaturale du viking qui passe ses journées à casser des bouches et à se bourrer la gueule dans sa halle, avec du Amon Amarth et du Bathory en musique de fond. Très vite défilent les origines de l'univers, avec le géant du givre Ymir émergeant du néant, chacune de ses actions engendrant la vie, l'organisation des neuf mondes le long de l'Yggdrasil, les aventures des dieux, comme les démonstrations de force de Thor ou les roueries de Loki, capable aussi bien d'aider les dieux que de leur nuire, la mort de Balder, dieu de la lumière (qui inspira d'ailleurs Dauði Baldrs, premier album de Burzum composé en prison), l'invention de l'hydromel à partir du sang de Kvasir, dieu poète, la création du Moulin Grotti, produisant des richesses infinies ( et rappelant le Sampo, dans le Kalevala, montrant du coup que tous les mythes partagent des sortes de liens de parenté), et bien sûr ces nains, dont Tolkien a repris certains des noms, comme Durin ou Thorin.


"Je sais qu'il est un frêne
Appelé Yggdrasil,
Arbre altier, sacré,
De blanche boue aspergé.
De là viennent les gouttes de rosée
Qui tombent dans les vallées.
Toujours vert il se dresse
Au-dessus de la source d'Urd
.


L'Edda progresse peu à peu jusqu'à ces jours sombres non encore advenus mais inéluctables du Ragnarök, où un hiver comme on n'en aura jamais vu s'abattra sur le monde, où les étoiles disparaitront, où Surtur (ou Surt) avec son épée vomissant les flammes les plus incandescentes, les géants du givre, les fils de Muspell et bien d'autres marcheront sur Asgard. Où alors les dieux et les héros tombés au combat mais amenés à la Valhalle sortiront et viendront à leur rencontre, chantant leurs hymnes de bataille. Thor succombera après l'avoir vaincu au venin de Jormungand, serpent si grand qu'il entoure Midgard, Odin sera dévoré par le loup Fenrir (à pas confondre avec Fenriz, le gars de Darkthrone), et bien d'autres encore tomberont.
Malgré cette bataille meurtrière et ces destinées tragiques, quelques dieux survivront et Asgard se perpétuera à travers les âges :


"Du sud s'avance Surt,
le feu flambant à la main.
De l'épée jaillit
Le soleil des dieux des occis.
Les falaises s'effondrent,
les femmes-trolls trébuchent.
Sur le sentier de Hel s'avancent les guerriers
Tandis que le ciel se déchire
."


Rarement un bouquin aura tant fait ressentir le goût sucré de l'hydromel, la blancheur aveuglante de ces montagnes défiant les cieux, l'âpreté des vents du nord, l'écho des libations hilares et des duels bardiques endiablés provenant de la salle des banquets, et les merveilles de ces mondes de légende, et le fracas des combats sanglants où s'entrechoquent les épées, et l'odeur d'iode des embruns et de l'écume.


Perso j'ai lu le bousin aux éditions Gallimard, collection l'Aube des peuples, qui possède à mon sens une très bonne traduction de François-Xavier Dillman (qui a d'ailleurs remporté pour son travail sur l'Edda le Prix de la Traduction 1991 de la Société Française des Traducteurs) adaptant très bien la verve musicale de Snorri Sturluson, avec une super introduction qui nous apprend tout plein de bonnes choses sur le bouquin (ça m'a bien aidé dans ma critique, du coup).


Alors je vous conseille de foncer vers cette édition-là. Et puis il est accessible, fait à peine plus de 130 pages (enfin, ça c'est pour le texte, hein, je compte pas les notes et les appendices), et surtout, c'est un putain de bon livre, ça serait vraiment badass si on le donnait à lire au collège ou au lycée, ça changerait un peu les élèves de Mérimée et Maupassant.

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le 28 déc. 2019

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