La Plaisanterie
7.8
La Plaisanterie

livre de Milan Kundera (1967)

Pour une boutade écrite à sa petite amie sur une carte postale, Ludvik Jahn se retrouve exclu du parti communiste et envoyé dans les mines. L'ordonnateur fut l'un de ses camarades, Pavel Zemanek. Quinze ans plus tard, notre héros est de retour dans sa ville natale, où il a donné rendez-vous à Helena, la femme de Pavel, qui s'est éprise de lui. Ludvik croit tenir sa vengeance. A tort. Ces quelques jours passés dans la Moravie de son enfance font également resurgir tout un passé, dès lors qu'il se trouve dans les mains d'une coiffeuse qui n'est autre que son ancien amour, Lucie. Deux autres personnages participent à ce récit choral : Jaroslav, avec qui il jouait de la musique dans sa jeunesse, un défenseur de la culture populaire locale ; et Kostka, le médecin qui lui prête son appartement, un croyant au sein des communistes, dont on va apprendre que lui aussi connut très bien l'insaisissable Lucie.

Comme il le fera dans plusieurs de ses romans suivants, La Valse aux adieux et L'Immortalité notamment, Kundera fragmente la narration, ici entre quatre de ses principaux personnages : Ludvik, Helena, Jaroslav, Kostka endossent tour à tour le "je". Il y a bien sûr, derrière ce dispositif, l'idée que la réalité n'est pas une mais multiple, chacun en ayant sa perception. Mais, surtout, la subjectivité assumée des récits permet de mettre en lumière à quel point chacun se trompe sur autrui.

Zemanek le gagnant

Zemanek se trompe en faisant de Ludvik un dangereux trotskiste. Son ambition brouille sa perception : il lui faut apparaître comme un chef intransigeant pour grimper dans la hiérarchie. Page 139, s'agissant de lui et de ses amis : "Eux aussi étaient avant tout des mômes dissimulant leurs visages inachevés sous le masque qu'ils croyaient entre tous excellent, celui du révolutionnaire ascétique et inflexible." Ce que Kundera a appelé dans L'Immortalité la méthode d'addition, celle qui cherche à valoriser par des artifices son propre moi. Ces jeunes ambitieux ont tôt fait d'endosser la nouvelle façon de penser : sous le nouveau régime, il n'y a plus de frontière entre privé et public ; il n'y a plus non plus de second degré. Le nouveau pouvoir manque singulièrement d'humour, qui n'est rien d'autre qu'une distance. L'idéologie empêche la distance et le recul critique. Page 353 : "(...) aucun grand mouvement qui veut transformer le monde ne tolère le sarcasme ou la moquerie, parce que c'est une rouille qui corrode tout."

Helena la sacrifiée

Helena se trompe en pensant trouver l'amour avec Ludvik. La médiocrité de sa relation à Pavel l'a emplie d'un tel désir de renouveau qu'elle est prête à tomber comme un fruit mûr lorsque notre assoiffé de vengeance la rencontre. Alors qu'elle rejette les avances d'un jeune collègue, elle croit avoir trouvé l'homme de sa vie. Plus dure sera la chute. Lorsque ce Don Juan de Ludvik aura consommé, de surcroît sur un mode sadique, il laissera tomber cette femme qui ne lui inspire rien. Moment de gêne après coup, notre homme n'ayant qu'une idée : fuir cette femme. Page 300 : "Elle m'empêchait de me rhabiller. (Pour je ne sais quelles raisons mystérieuses, elle considérait mon pantalon et ma chemise comme ses ennemis.)" Savoureux. Et, page 302, face à Helena nue :

Cette nudité, je ne la voyais plus comme avant ; c'était d'emblée une nudité dénudée ; dénudée du pouvoir excitant qui enveloppait tous les défauts de son âge dans lesquels l'histoire des époux Zemanek paraissait concentrée, et qui m'avait par suite captivé. Maintenant qu'elle était devant moi, dépouillée, sans mari ni liens conjugaux, rien qu'elle-même, ses défauts physiques avaient brusquement perdu leur charme pervers, et eux aussi n'étaient plus qu'eux-mêmes : de simples défauts physiques.

Le regard que Ludvik porte sur Helena change suivant les circonstances et surtout suivant ce qu'il projette sur elle. On retrouvera cette idée s'agissant de Lucie.

Désespérée, Helena tentera de se suicider. Page 411 :

J'ai posé deux autres comprimés sur ma langue, je n'étais pas décidée du tout à m'empoisonner, je me contentais de serrer le tube dans ma paume en me disant je tiens ma mort dans ma main et j'étais aux anges de tant de facilité, comme si, un tout petit pas après l'autre, je me rapprochais d'un gouffre sans fond, pas pour m'y lancer, mais seulement pour y regarder.

Le monologue intérieur d'Helena est poignant, page suivante :

Mon Dieu, c'est peut-être seulement un effroyable malentendu (...), je t'ai conjuré de m'expliquer pourquoi tu ne m'aimes plus, je ne voulais pas te lâcher, quatre fois je t'ai retenu, mais tu ne voulais rien entendre, tu répétais seulement, c'est fini, fini, définitivement fini, fini sans appel, eh bien, d'accord, fini, j'ai acquiescé à la fin et j'avais une voix de soprano comme si c'était quelqu'un d'autre, une fillette avant la puberté, je t'ai dit de cette voix aiguë alors je te souhaite bon voyage, c'est marrant, je ne sais absolument pas pourquoi je te souhaite bon voyage, mais ça revenait sans arrêt sur les lèvres, je te souhaite bon voyage, alors je te souhaite bon voyage...

Cette voix aiguë est ce qui crée l'émotion : par cette trouvaille, Kundera transmet de l'empathie pour ce personnage jusqu'ici assez pathétique. Un peu plus loin, page 429, c'est un portemanteau qui est vecteur d'émotion, alors que Ludvik et le jeune collègue d'Helena sont partis à sa recherche :

N'ayant rien trouvé, nous redescendîmes dans le bureau. Encore une fois, je promenai mon regard sur le mobilier, les tables, les chaises, le portemanteau qui brandissait deux imperméables [belle expression], et puis, dans la pièce voisine : table, chaises et l'autre portemanteau avec ses bras nus désespérément levés.

L'idée est reprise quelques pages plus loin : "(...) je demeurai un instant sans bouger et, abruti, je fixais le portemanteau (portemanteau métallique maigre qui levait les bras comme un soldat qui se rend)".

Il s'avèrera que les comprimés avalés étaient des laxatifs ! Une plaisanterie de plus à mettre au compte du roman.

Jaroslav l'idéaliste

Pour Jaroslav, la fête annuelle de La Chevauchée des Rois est chaque fois un moment intense. Cette année particulièrement puisque c'est son fils Vladimir qui a été choisi comme roi. Page 197 : "On voulait, en la personne de mon fils, me récompenser de tout ce que j'ai fait pour l'art populaire." Ce combat-là fut au centre de la vie de ce musicien. Couronner son fils, c'est donc le couronner lui. Page 242 : "Cet homme unique auquel je pense, mon ultime espérance après tant de défaites, une cloison l'isole de moi et il dort. Après demain, il montera un cheval et il aura le visage voilé. On l'appellera roi."

Lorsque Jaroslav découvre que son fils, derrière son dos, avec la complicité de son épouse, a refusé d'endosser le rôle suprême pour aller faire de la moto à Brno, la déconvenue est dévastatrice. C'est Vlasta qui le lui fait comprendre, alors qu'elle fait la vaisselle. Elle raille sa détestation du monde moderne sans se retourner, gardant le dos tourné. Page 439 :

(...) il était impossible de l'arrêter. Elle était lancée. Son dos tourné. Son dos menu, méchant, maigre. C'était peut-être bien ça qui m'exaspérait le plus. Ce dos. Ce dos qui n'a pas d'yeux. Ce dos stupidement sûr de lui. Ce dos avec lequel on ne s'entend pas.

Belle anaphore. Incapable, soudain, de toucher cette femme qui le révulse, Jaroslav va se saisir des assiettes pour exprimer sa colère. Mettre à bas sa "cuisine standard moderne, avec son mobilier moderne, avec ses assiettes modernes, avec ses verres modernes." Une modernité qui vient de lui prendre aussi son fils.

Dans la partie consacrée à Jaroslav, il est beaucoup question de musique. Un chapitre est même consacré à l'analyse musicologique des chants moraves, exemples à l'appui. Anciens partenaires au sein de l’orchestre de la ville, Jaroslav et Ludvik confrontent leurs points de vue. Page 214, ce dernier propose le jazz comme modèle de développement de la musique populaire. Ses propos sont très justes :

Une seule chose nous sépare du jazz, ajouta Ludvik. Lui évolue et change rapidement. Son style est en mouvement. Le chemin monte raide, de la polyphonie de La Nouvelle-Orléans, à travers l'orchestre du swing, vers le bop et au-delà. Fût-ce en rêve, La Nouvelle-Orléans n'aurait pas pu concevoir les harmonies que connaît le jazz de nos jours. Notre musique populaire est une Belle au bois dormant des siècles révolus. Nous devons l'éveiller. Elle doit entrer dans la vie d'aujourd'hui et se développer avec elle. A l'instar du jazz. Sans cesser d'être elle-même, sans rien perdre de sa mélodique ni de ses rythmes, il lui faut découvrir des phases toujours nouvelles de son style. C'est difficile. C'est une œuvre imposante. Qui ne peut s'accomplir que dans le socialisme.

Pourquoi ? Parce que le capitalisme a détruit la vie collective qui soutenait la musique traditionnelle. Le socialisme allait en effet revitaliser la communauté et, par là, l'art populaire. Pourtant, des années plus tard, Ludvik va signifier à Jaroslav qu'il se berce d'illusions. Une discussion tendue qui brouillera les deux anciens amis. Le croisant dans la rue, Ludvik fera comme s’il ne le connaissait pas.

Kostka le religieux

Kostka incarne la foi qui a su résister à la déferlante marxiste. Il a cru que communisme et religion pourraient se rejoindre tant ils avaient, finalement, de points communs. En vain. Page 330 : "Cette époque a trahi, à la fin, sa religiosité et elle a payé les frais de l'héritage rationaliste dont elle se réclamait parce qu'elle ne se comprenait pas elle-même."

Kostka défend, notamment face son ami Ludvik, la notion de pardon. Toute l'ironie de l'histoire apparaîtra dans la dernière partie : ce que redoute le plus Ludvik, en effet, est que Zemanek lui demande pardon. Il veut se venger, surtout pas pardonner.

Alors que, désireux de se rapprocher des gens simples, il s'est établi à la campagne, Kostka entend parler d'une sauvageonne qui vole dans les fermes. Insaisissable, elle se cache dans les bois. Celle que l'on surnomme Vagabondine va s'avérer être la Lucie du salon de coiffure. En bon croyant, Kostka se croit investi d'une mission à son égard : "Donne-toi. (...) Il y a un grand soulagement dans le don de soi" lui intime-t-il page 335. Il va découvrir, en apprenant ce qu'a vécu à l'adolescence la jeune fille, à quel point cette injonction put être un poignard pour elle. Page 366 :

(...) ses premières expériences l'avaient profondément marquée et avaient à ses yeux dépouillé l'acte d'amour des significations que la plupart des gens lui prêtent ; elles avaient vidé l'acte d'amour de toute tendresse, de tout sentiment d'amour ; pour Lucie, le corps était hideux, et l'amour incorporel ; entre l'âme et le corps, une guerre silencieuse et têtue s'était installée.

Son attitude vis-à-vis de Ludvik, narrée dans la longue troisième partie, s'éclaire soudain rétrospectivement.

Lucie se jettera dans les bras de Jaroslav qui a su la rassurer. Marié avec un enfant, mais insatisfait de son ménage, l'homme pieux va se laisser tenter par cette jeune fille. Comme Helena, celle-ci sera quittée cruellement, mais cette fois par scrupule moral. Le résultat est le même, semble nous dire Kundera : c'est toujours les femmes qui trinquent.

Ludvik, le Dantes du pauvre

Celui qui s'est le plus trompé est notre héros. D'abord en pensant qu'une plaisanterie sur une carte postale serait sans conséquences. Ensuite, en pensant que Lucie ne voulait pas se donner complètement parce qu'elle se défiait de lui. Lorsqu'elle l'accueille dans la chambre de son foyer, Ludvik tombe sur un décor floral évoquant un rite religieux. Page 143 : "(...) la table resplendissait d'un bouquet de dahlias, deux grands ficus s'élançaient au voisinage de la fenêtre, et partout (...) c'était un jonchée de brins verts (...) comme si on attendait la venue de Jésus-Christ sur son ânon." De toute évidence, Lucie attendait un sauveur, ce que saura être Jaroslav.

Entreprenant, après des mois d’attente, enfin, la jeune femme réticente, il se pense dans son droit car ses pensées sont pures : il aime vraiment Lucie et s’indigne qu’elle lui résiste malgré sa promesse de se donner à lui. Page 175 :

D'un seul coup, la fureur me saisit. Une espèce de force surnaturelle semblait me barrer la route, m'arracher continuellement à ce pour quoi j'entendais vivre, ce que je désirais, ce qui m'appartenait ; cette force me semblait celle-là même qui m'avait volé le Parti, les camarades, la faculté ; celle-là qui chaque fois me prenait tout pour un oui ou pour un non et sans aucune raison. (...) je la frappais au visage, pensant atteindre non pas Lucie mais cette force hostile (...)"

Lucie se retrouve victime des affres endurés par Ludvik. A cette expérience peu glorieuse (il est contraint de mentir à ses copains de chambrée en rentrant), répondra son rapport sexuel, quinze ans plus tard, avec Helena. Page 263 :

Tout ce qu'il y avait entre Helena et moi avait été la suite d'un calcul minutieusement établi. (...) j'avais agi dès le commencement comme auteur et comme metteur en scène de l'aventure que j'allais vivre, et je n'avais abandonné au caprice de l'inspiration ni le choix de mes propos, ni le choix de la chambre où je voulais rester seule avec elle. J'appréhendais le moindre risque de manquer l'occasion offerte à laquelle je tenais si immensément, non qu'Helena fût spécialement jeune, agréable ou jolie, mais pour la seule et unique raison qu'elle s'appelait comme elle s'appelait ; qu'elle avait pour mari l'homme que je haïssais.

Sa vengeance tombe à l'eau lorsqu'il apprend qu'Helena n'est plus du tout aimée de Pavel. En se mettant avec elle, il lui rendrait presque service ! Cruelle ironie. Si pécher, dans le langage chrétien, signifie bien "manquer sa cible", Ludvik est un grand pécheur.

Ludvik est une sorte d’Edmond Dantes : son bannissement et ses années de mine évoquent tout à fait la première partie du Comte de Monte-Cristo. Mais un Dantes dépouillé de sa fascinante maestria. Un Dantes ridiculisé.

Lucie, réceptacle à fantasmes

Lucie, "l'insaisissable", n'aura pas la parole. Elle est un être passif, le réceptacle des désirs et des frustrations de Ludvik comme de Kostka. Une lumière, que l'on colore à sa guise.

Page 113, alors que Ludvik se sent illuminé par la rencontre avec Lucie, sa perception du temps change du tout au tout :

De ce soir-là, tout en moi était transformé ; j'étais à nouveau habité ; subitement le ménage avait été fait en moi comme dans une chambre et quelqu'un y vivait. La pendule au mur, avec ses aiguilles paralysées depuis des mois, de nouveau tout à coup égrenait son tic-tac. C'était important : le temps, qui jusque-là s'écoulait comme un courant indifférent, de rien vers un autre rien (puisque j'étais dans une pause !), sans jalon, sans barre de mesure, peu à peu reprenait son visage humanisé : il recommençait à s'articuler et à se décompter.

Page 129, Lucie revêt une robe et s'en trouve transformée :

A la minute où Lucie avait revêtu une robe nouvelle, l'équation tout entière s'en trouva bouleversée : Lucie tout d'un coup déserta mes images de Lucie. Je vis les jambes qui se dessinaient sous une jupe bien coupée, les proportions du corps balancées avec grâce, une jolie femme dont la terne discrétion s'était dissoute dans une toilette de couleur franche et de forme élégante. Cette brusque découverte de son corps me laissait haletant.

On retrouve Lucie dans les pensées de Ludvik lors des trois jours qu'il passe en Moravie. Le temps a encore changé sa perception, comme l'exprime ce passage page 245, qu'eût pu signer Marcel Proust :

En fait, j'aime chez la femme non pas ce qu'elle est pour elle-même, mais ce par quoi elle s'adresse à moi, ce qu'elle représente pour moi. Je l'aime comme un personnage de notre histoire à nous deux. A quoi rimerait un Hamlet privé du château d'Elseneur, d'Ophélie, de toutes les situations concrètes qu'il traverse, du texte de son rôle ? (...) Pareillement, Lucie, sans les faubourgs ostraviens, sans les roses glissées dans le grillage, sans ses robes râpées, sans mes longues semaines d'attente sans espoir, ne serait sans doute plus la Lucie que j'aimais.
(...) Je ne veux pas dire par là que j'avais cessé de l'aimer, que je l'avais oubliée, que son image avait pâli ; au contraire : elle m'habitait jour et nuit, comme une nostalgie silencieuse ; je la désirais comme on désire des choses perdues à jamais.

Quant à Kostka, il avait projeté sur Lucie son désir de rédemption. Il la retrouve des années plus tard, installée dans la vie. Alors qu'il pensait avoir sauvé cette marginale (bien que l’ayant quittée), il découvre qu'elle s'est mariée à un homme violent. Page 358 : "Son mari est grossier, il la trompe aux yeux de tout le monde, et on raconte qu'il la brutalise." Mais la déconvenue la plus rude est sur lui-même. Page 359 :

Seulement, l'idée me vient que j'invoque de prétendus appels divins comme simples prétextes pour le dérober à mes obligations humaines. Les femmes me font peur. Je crains leur chaleur. J'ai peur de leur présence continuelle. La perspective de vivre avec Lucie m'a effrayé, tout comme m'effraie l'idée de partager durablement le deux-pièces de l'institutrice de la ville voisine.

Dévastation, désillusion, oubli

Le toujours brillant François Ricard parle dans la postface, à propos de La Plaisanterie, d'un roman de la dévastation. Sans doute, tout est dévasté : l'idéologie socialiste, la croyance en l'amour, la foi, la transmission des trésors passés. Mais le premier roman de Kundera est aussi celui de la désillusion. Le seul personnage maintenu droit dans ses bottes est le cynique Zemanek, réapparu lui aussi à la fête populaire qui réunit tout le monde. Flanqué d'une fille belle et jeune qui rend Ludvik jaloux, il continue de pérorer et quitte les lieux comme un roi. Seuls les butors resteront debout.

La conclusion s'impose. Elle figure en quatrième de couverture : "tout sera oublié et rien ne sera réparé". Zemanek restera triomphant, Ludvik pourra se faire laver les cheveux par celle qu'il avait agressée sexuellement, Helena ne parviendra pas à se suicider et Jaroslav aura beau casser, de rage, toutes les assiettes de la maison, il devra bien avaler l'humiliation que son fils lui a infligée. Page 422 : "Le rôle de la réparation (...) sera tenu par l'oubli. Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés." Tout sera oublié, y compris la culture populaire chère à Jaroslav, y compris la transcendance ressentie par Kostka comme salvatrice. Dévastation.

Un roman philosophique ?

D'après François Ricard, c'est à tort qu’on considère les œuvres de Kundera comme des romans philosophiques. Il faudra alors trouver un autre terme pour désigner cette façon d'exprimer de grandes idées générales au fil du récit, prenant appui sur les événements, art dans lequel Kundera excelle. En voici quelques exemples, essentiellement situés à la fin du roman qui amène, logiquement, de la part de Ludvik un regard sur ce tout ce qui est advenu.

Page 395, il tente désespérément de maintenir le nouveau Zemenek dans sa perception haineuse. Cela nous vaut un développement sur la haine et le mal :

Il est des gens qui proclament leur amour de l'humanité et d'autres leur objectent, à juste titre, qu'on ne peut aimer qu'au singulier, des individus ; je suis d'accord et j'ajoute que ce qui vaut pour l'amour vaut aussi pour la haine. L'homme, cette créature qui aspire à l'équilibre, compense le mal qu'on lui a jeté sur le dos par le poids de sa haine. Mais essayez de concentrer la haine sur la pure abstraction des principes, l'injustice, le fanatisme, la barbarie, ou bien, si vous allez jusqu'à penser que le principe même de l'homme est détestable, essayez de haïr l'humanité ! Des haines comme celles-là sont beaucoup trop surhumaines et c'est ainsi que l'homme, s'il veut soulager sa colère (dont il sait les forces limitées), finit par ne la concentrer que sur un individu.

Une haine nécessaire donc. D'où l'horreur qu'inspire à Ludvik l'idée du pardon :

A tout moment désormais, Zemanek pourra se réclamer de sa métamorphose (...) et demander mon pardon. Et c'était cela qui semblait horrible. Que lui dirai-je ? Que lui répondrai-je ? Comment lui expliquer que je ne peux pas me réconcilier avec lui ? Comment lui expliquer qu'en le faisant je romprais sur le coup mon équilibre intérieur ? Comment lui expliquer que l'une des extrémités du fléau de ma balance intérieure serait alors brusquement projetée en l'air ? Comment lui expliquer que ma haine envers lui contrebalance le poids du mal qui est tombé sur ma jeunesse ? Comment lui expliquer qu'il incarne ce mal ? Comment lui expliquer que j'ai besoin de le haïr ?

Le roman n'est pas exempt de propos quelque peu misogynes, comme page 281 :

S'il est une chose qui interdit une femme de raconter son mari à son amant, c'est rarement la noblesse, la délicatesse ou l'authentique pudeur, mais la simple crainte d'agacer l'amant. Quand celui-ci dissipera cette appréhension, sa maîtresse lui en saura gré, elle se sentira plus à l'aise, mais surtout : ça lui fera de quoi causer, car la somme des sujets possibles de conversation n'est pas illimitée et, pour la femme mariée, l'époux fournit le thème rêvé, le seul où elle se sente sûre d'elle, le seul qu'elle traite en experte, et chaque être humain, après tout, est heureux de se manifester comme expert et de s'en vanter.

Misogyne, mais fort bien exprimé, à l'instar de la série des Jeunes filles de Montherlant. Représentatif d’une époque aussi, qu’a si bien dénoncée Simone de Beauvoir.

Achevons cette longue analyse par le motif du roman, la plaisanterie. Page 414, dans la bouche de Ludvik :

Comme j'aimerais révoquer toute l'histoire de ma vie ! Seulement, de quel droit pourrais-la révoquer, si les erreurs dont elle est née ne furent pas les miennes ? En fait, qui s'était trompé, quand la plaisanterie de ma carte avait été prise au sérieux ? (...) De telles erreurs étaient si courantes et si communes qu'elles ne représentaient pas des exceptions ou des "fautes" dans l'ordre des choses, mais constituaient au contraire cet ordre. Alors qui est-ce qui s'était trompé ? L'Histoire elle-même ? La divine, la rationnelle ? Mais pourquoi faudrait-il lui imputer des erreurs ? Cela n'apparaît ainsi qu'à ma raison d'homme, mais si l'Histoire possède vraiment sa propre raison, pourquoi cette raison devrait-elle se soucier de la compréhension des hommes et être sérieuse comme une institutrice [l'image est savoureuse] ? Et si l'Histoire plaisantait ? A cet instant, j'ai compris qu'il m'était impossible de révoquer ma propre plaisanterie, quand je suis moi-même et toute ma vie inclus dans une plaisanterie beaucoup plus vaste (qui me dépasse) et totalement irrévocable.

Pour sa première œuvre, Kundera signait un geste grinçant à souhait, d'une grande audace dans la Tchécoslovaquie de l'époque. Coup d'essai, coup de maître, qui allait être suivi de bien d'autres.

Jduvi
8
Écrit par

Créée

le 1 mars 2026

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Jduvi

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