Ce sont des paysans arides, cruels – quand ils ne sont pas complètement demeurés – que nous propose Zola. Avarice, méfiance, calculs, injures, violences animales, violences domestiques, violences sexuelles, la mort dans tous ses états, tout y est et plus le roman avance, plus il est abominable !
Il y avait en bas, sur la route, à l’encoignure de l’école, une fontaine d’eau vive, où toutes les femmes descendaient prendre leur eau de table, les maisons n’ayant que des mares, pour le bétail et l’arrosage. À six heures, le soir, c’était là que se tenait la gazette du pays ; les moindres événements y trouvaient un écho, on s’y livrait à des commentaires sans fin sur ceux-ci qui avaient mangé de la viande, sur la fille à ceux-là, grosse depuis la Chandeleur ; et, pendant les deux années, les mêmes commérages avaient évolué avec les saisons, revenant et se répétant, toujours des enfants faits trop tôt, des hommes soûls, des femmes battues, beaucoup de besogne pour beaucoup de misère. Il était arrivé tant de choses et rien du tout !
Il y a cependant quelques passages flamboyants (très peu) qui les rendent toutefois plus sympathiques le temps d’un chapitre ou de quelques paragraphes : il y a cet amour et cette dévotion à la terre mais qui est très vite rattrapée par la convoitise et le calcul, ou encore, ma scène préférée, celle de la veillée (P1, CH5) où Jean raconte l’histoire des luttes paysannes et des réflexions nuancées autour du progrès des droits civiques et sociaux. Il y a là quelque chose de réellement tragique qui rend ces personnages, au moins pour quelques lignes, beaucoup plus humains et subtils.
Alors, en quelques mots lents et pénibles, il résuma inconsciemment toute cette histoire : la terre si longtemps cultivée pour le seigneur, sous le bâton et dans la nudité de l’esclave, qui n’a rien à lui, pas même sa peau ; la terre, fécondée de son effort, passionnément aimée et désirée pendant cette intimité chaude de chaque heure, comme la femme d’un autre que l’on soigne, que l’on étreint et que l’on ne peut posséder ; la terre, après des siècles de ce tourment de concupiscence, obtenue enfin, conquise, devenue sa chose, sa jouissance, l’unique source de la vie. Et ce désir séculaire, cette possession sans cesse reculée, expliquait son amour pour son champ, sa passion de la terre, du plus de terre possible, de la motte grasse, qu’on touche, qu’on pèse au creux de la main. Combien pourtant elle était indifférente et ingrate, la terre !
Arrivée à la moitié du roman, je croyais être un peu passée à côté parce que les personnages étaient vraiment trop horribles, dépravés au possible. Peut-être n’étais-je pas dans la bonne disposition : je m’attendais à du sublime et du grotesque ! J’ai plus que du grotesque. De plus, même si c’est pour ancrer une ambiance violente, quelques propos sur les femmes étaient soient très justes :
La mère hocha sa tête tremblante. Ah ! oui, bon sang ! elle avait travaillé, elle aussi, plus qu’un homme bien sûr ! Levée avant les autres, faisant la soupe, balayant, récurant, les reins cassés par mille soins, les vaches, le cochon, le pétrin, toujours couchée la dernière ! Pour n’en être pas crevée, il fallait qu’elle fût solide. Et c’était sa seule récompense, d’avoir vécu : on n’amassait que des rides, bien heureux encore, lorsque, après avoir coupé les barils en quatre, s’être couché sans lumière et contenté de pain et d’eau, on gardait de quoi ne pas mourir de faim, dans ses vieux jours.
… soient assez étonnants de la part de Zola, avec entre-autres :
Sa défunte, la garce et la soûlarde, lui avait appris le vice des femmes et la bêtise des hommes.
Malheureusement, je me suis rendue compte que l’escalade de violence, un thème que j’apprécie beaucoup en littérature, ici, n’est pas très signifiante. La violence, la dépravation, mais pour dire quoi ? Je comprends mieux pourquoi certaines personnes ont été au XIXe et sont encore étonnées aujourd'hui de cette description des paysans qui frôle la caricature de la part de Zola – Zola ce défenseur des classes populaires.
Et alors, surtout, et c’est un spoil : dans la cinquième partie, lorsque Buteau arrive (enfin) à violer Françoise à l’aide de sa femme, pourquoi Françoise réalise qu’elle est amoureuse de Buteau ? Les femmes aiment les bad guy et pas les nice guy comme Jean, évidemment… Cette scène m’a profondément énervée, c’est un problème éthique mais aussi narratif. Vraiment non, perso ça ne passe pas, j’ai même laissé échapper plusieurs fois un « Non Zola, pas toi…! ».
Ce n’a pas été sans me rappeler le même type d’idiotie (dans une moindre mesure) que dans un de mes romans préférés, L’Assommoir, concernant le traitement de Nana, déjà pervertie et sexualisée alors qu’elle est encore petite. L’hérédité a bon dos quand elle côtoie la misogynie !
Bref, parfois intéressant mais jamais réellement assez longuement poussé pour que ça sauve le reste. Vous l’avez compris ce n’est pas du tout mon Zola préféré, notamment car je ne sais pas trop quoi penser de cette façon de voir les paysans et aussi parce que j’ai été assez sceptique vis-à-vis du traitement de la violence en général et particulièrement de la violence sexuelle (contrairement à Victoire la Rouge de Georges de Peyrebrune). Il faudrait que je lise davantage de critiques ou/et d'articles sur ces sujets. N'hésitez pas à commenter pour en discuter.