"Nous devrions être fiers de souffrir ; toute souffrance nous rappelle notre grandeur."
Souvent présenté comme un récit initiatique à forte consonance autobiographique, Le Loup des steppes est une œuvre incontournable pour tous les êtres malades de l'époque dans laquelle ils sont nés, peu enclins aux petits plaisirs et aux enthousiasmes collectifs de leur société.
C'est une œuvre intemporelle destinée aux rabats-joie, aux ermites, à ceux qui n'en font toujours qu'à leur tête, qui, par leur sensibilité extrême et le manque d'amour qu'ils ressentent dans cette vie, pensent à se trancher la gorge à chaque grande épreuve de souffrance, mais qui, pourtant, sont toujours là, toujours plus grands, plus forts, grandis et endurcis, bien qu'ils restent prisonniers de leur part d’ombre, se définissant uniquement à travers cette facette tourmentée de leur être.
Hesse décrit avec une rare justesse cette lutte intérieure universelle, qu’il a lui-même connue au cours de sa vie : l’individualité extrême, bien qu’à l’origine d’une profonde douleur, devient paradoxalement l’arme principale dans la bataille contre le nihilisme et la pulsion de mort. Dans le roman, cette lutte est symbolisée par l’invitation au "théâtre magique, réservé aux insensés" – une invitation à explorer des dimensions insoupçonnées de l’existence et à se libérer de la vision réductrice et tragique qu’ils ont adoptée sur eux-mêmes et sur le monde.
Harry Haller y trouvera ainsi la clé dans le détachement, face au monde, face aux autres, face à sa propre existence, dans l'ivresse de la danse pour se libérer de sa propre prison intérieure. Le théâtre magique fera alors figure de métamorphose de cette part de notre identité qui nous faisait tant souffrir autrefois, notre loup des steppes à nous, transformée, grâce à la force d'un regard neuf, en un éclat de lumière.
Hesse montre ainsi que les êtres sensibles, souvent persuadés d’être incompris ou dépourvus d’amour, découvrent finalement que leur existence a toujours été riche de joies et d’amour, mais qu’il leur fallait un regard neuf pour s’en rendre compte. Ce cheminement n’est pas une négation de la souffrance, mais une transformation de celle-ci, une manière de la transcender.
Le Loup des steppes devient alors un livre de chevet pour tous ceux qui se sont enfermés dans leurs propres tragédies, pour ceux qui, comme le dit Hermine, savent aimer d’un amour idéal et tragique, mais n’ont jamais su aimer de manière simple et humaine.