Cela semble totalement dérisoire, voire même présomptueux, d'entamer une brève critique d'un monument de la littérature française comme Les Misérables sur Sens Critique. Pour tout dire, cela est même quelque peu effrayant tant le roman en impose par sa richesse. Publier un avis sur Les Misérables, c'est accepter de reconnaître publiquement que l'on est passé à côté de certains aspects, que l'on en a mal compris d'autre. Mais c'est aussi refléter ses propres impressions et perpétuer par là même l'intemporalité d'une oeuvre qui continue à marquer les lecteurs à travers les années. Après tout, Victor Hugo ne destinait pas sa prose uniquement à des universitaires, mais avant tout au plus grand nombre, à cette masse populaire dont il n'a jamais douté de l'intelligence.


Les Misérables choisit de raconter la première moitié du XIXème siècle en mêlant la petite et la grande Histoire. Cette dernière sert à la fois de décor et de véhicule pour les idées qui animent Les Misérables. Victor Hugo nous livre trois clés pour comprendre ces idées. La première est le progrès. Ou plutôt le Progrès, tant il revêt d'importance pour son auteur. Ce qu'Hugo nomme progrès c'est la longue marche du genre humain vers une société idéale dans laquelle le peuple instruit pourrait exercer sa souveraineté sur son avenir à travers la démocratie. Cette marche se fait par à-coups, par des rebellions, des insurrections et des révolutions - l'ombre de la Révolution Française plane constamment sur Les Misérables. S'il y a une chose que je crois importante dans les romans de Victor Hugo, c'est que même les digressions les plus hors sujets en apparence contiennent des idées précieuses pour comprendre la pensée de l'auteur. En l'occurrence, plusieurs chapitres sont consacrés à l'histoire des couvents en France et en Europe. A priori inutiles, ces chapitres théorisent en réalité de nombreuses réflexions sur le progrès comme processus historique. L'auteur qui n'a jamais caché une profonde spiritualité, voit dans ces cloîtres des persistances du passés, utiles en temps féodaux pour préserver l'esprit de religion du peuple et instruire les jeunes filles, mais qui face à l'avènement de la démocratie doivent s'effacer car ayant perdu toute pertinence. Le progrès est donc également une lutte du présent guidé par l'avenir contre le passé qui s'attarde. L'autre exemple de ces luttes réside évidemment dans les descriptions des luttes contre la restauration et la monarchie de Juillet.


La deuxième clé que livre Victor Hugo est la quête de grandeur. Le progrès doit mener les peuples à affirmer et accomplir leur grandeur. Cette dernière pourrait se définir chez Hugo comme la capacité à se comporter dignement par rapport à un idéal que l'on s'est fixé. Un comportement digne consiste à tout donner pour défendre ces idées, jusqu'au sacrifice ultime. Les chapitres qui cristallisent ces idées sont ceux concernant la bataille de Waterloo. Comme la plupart des écrivains du XIXème siècle, Hugo était fasciné par la figure de Napoléon. Pour lui, Napoléon à Waterloo, c'est la France refusant la domination des monarchies d'Europe. C'est la France, à défaut de la démocratie, qui met un dernier camouflet à la monarchie de droit divin. Ce sont des soldats qui n'hésitent pas à affronter la mort, et à lui crier "Merde" quand elle vient les trouver. Alors certes, et reconnaissons au romancier sa lucidité à ce sujet, l'empire est un recul par rapport à la démocratie. La grandeur de cette bataille de Waterloo n'est pas tant dans sa tentative de préserver un modèle impérial, que dans sa façon de lancer à la figure des monarchies, dans une sorte de baroud d'honneur, les valeurs de la Révolution déjà entachées par la terreur de 1793 et les précédentes guerres napoléoniennes.


Enfin la dernière clé se trouve bien évidemment dans le peuple. Ici, le peuple est la masse qui est appelée à exercer le pouvoir par la démocratie par opposition à la noblesse et à l'aristocratie. Il est multiple. La partie du peuple qui intéresse le plus Victor Hugo est la plus pauvre et la plus sévèrement dominée. L'ensemble des misérables. Il est d'ailleurs intéressant de noter que quasiment tous les protagonistes sont soit directement des misérables, soit des personnes faisant le choix de vivre parmi ces mêmes misérables. On pense à l’évêque Bienvenue refusant les luxes du diocèse pour tout donner aux pauvres, ou à Marius coupant les liens avec son grand-père pour vivre selon son idéal républicain. Cette mise au centre des misérables dans le roman est clairement revendiquée dans une série de chapitres sur l'argot. Elle porte deux messages. À destination des classes moyennes et bourgeoises : tendez la main à ces malheureux et ne vous enfermez pas dans votre confort égoïste. Pour les misérables : ne vous laissez pas abattre, et relevez la tête autant de fois que vous le pourrez, saisissez toutes les mains tendues. Il est d'ailleurs intéressant de noter que tous les personnages qui font l'aumône, le font sans concession, sans chercher à orienter le bénéficiaire dans son utilisation de l'argent. Où l'on retrouve la foi de Victor Hugo dans l'intelligence populaire qui saura saisir les opportunités à travers ces dons.


Jusqu'ici j'ai principalement parlé de la grande Histoire, mais n'oublions pas la petite. J'ai dit plus haut que Les Misérables mêle la petite et la grande Histoire. En vérité il les fusionne plutôt qu'il ne les mêle. En effet, les trois clés mentionnées précédemment se retrouvent parfaitement dans le parcours du héros, Jean Valjean. S'il y a bien un beau personnage dans la littérature française, c'est Jean Valjean. Nous le découvrons voleur et nous le quittons saint. Entre les deux états, aucune de ses évolutions ne nous est épargnée. Ces évolutions sont le reflet au sein même d'un misérable de la marche d'un progrès intime, pour accéder à une grandeur d'âme. La marche de l'Histoire cristallisée dans l'essence d'un seul personnage. Toutefois, loin, très loin d'être théorique, le parcours narratif et émotionnel que suit Jean Valjean tout au long du roman est avant tout saisissant et émouvant. Lorsqu'il apparaît pour la première fois, 19 ans de bagne lui ont forgé une vision arrêtée de la société comme d'une masse injuste à son égard, à laquelle il entend renvoyer sa haine. Une main tendue bouleverse de fond en comble cette vision. On le retrouve plus tard respectable et charitable. Cette fois-ci, la tentation de la sécurité bourgeoise le guette. Puis avec le développement d'un sentiment paternel vis-à-vis de Cosette, viendra l'envie égoïste de conserver sa fille pour lui, avec le risque de lui briser son épanouissement. Chaque fois des luttes internes dont aucun des mouvements ne nous sont épargnés. Jean Valjean est à la fois noble et grand au sens spirituel du terme, et terriblement humain. L'occasion est belle ici d'évoquer le style unique de Victor Hugo qui nous fait plonger dans l'esprit de son héros. Ce style, c'est celui qui le pousse à mettre la même intensité et la même rage dans sa peinture de la bataille de Waterloo, que dans les remous de l'âme d'un ancien forçat. Épique, lyrique, émotionnel, tendu, généreux, viscéral, ce style colore le moindre détail du roman d'une teinte de puissance bouleversante. Une phrase de Victor Hugo est un combat, un paragraphe un assaut, un chapitre une bataille.


Pour en revenir à Jean Valjean, et conclure sur ce véritable mythe, notons qu'il condense en lui seul les valeurs chères à Victore Hugo que sont la seconde chance et la remise en question. Le nouveau départ et le penser contre soi. En ces temps troubles, peut-être aurions-nous besoin de nous remettre à l'esprit cette figure littéraire magnifique qu'est Jean Valjean.

IanCher
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le 3 nov. 2015

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