Willy Loman, l'homme qui a raté sa vie ou le drame de M. Toutlemonde...

Nous connaissons tous ce titre incontournable de la littérature américaine, pourtant il semblerait qu'il soit très peu lu de nos jours.
Nous voilà embarqués dans l'histoire de la vie de Willy Loman, commis-voyageur (en clair, représentant de commerce), marié à Linda et père de deux enfants, Biff et Happy, qui vivent encore chez leurs parents malgré leur âge avancé. C'est un drame qui se déroule en deux actes, mais les scènes sont entrecoupées de flash-backs qui doivent rendre la mise en scène difficile. Car Willy Loman, complètement au bout du rouleau, revit des scènes de son passé dans le temps présent et nous fait plonger avec lui dans cette vie banale et ordinaire d'un homme qui a cru toute sa vie dépasser sa condition de simple représentant et qui se retrouve à la porte à soixante ans passé. Le drame de Willy Loman, c'est la fin du rêve américain, c'est le drame de toutes les classes moyennes : Willy n'est heureux que lorsqu'il fait des projets, car c'est ainsi que l'on continue à vivre en n'ayant toujours que de quoi payer son crédit et ses factures, en se faisant croire que demain, tout ira mieux, oui demain, tu verras, les choses s'arrangeront...
Willy aurait aimé que ses fils réussissent et prennent la relève. Mais son premier fils, Biff, la trentaine passée, accumule les échecs et semble incapable de garder un travail, tandis que Happy n'est qu'un coureur de jupons. La pièce d'Arthur Miller trouve à mon sens toute sa force dans ce tandem explosif entre le fils aîné et son père, les scènes du passé nous dévoilant peu à peu les fils de leur relation compliquée, qu'on pourrait qualifier d'amour/haine. L'un et l'autre s'aiment et ne peuvent pas se supporter parce qu'ils sont le reflet l'un de l'autre. Le fils, avide de liberté, kleptomane à ses heures, est incapable de se fixer et reproche à son père d'avoir fait de lui ce qu'il est. Car la particularité d'un commis-voyageur est justement dans son impossibilité à se fixer quelque part. Willy a passé sa vie à sillonner les routes de l'Amérique en espérant obtenir un emploi fixe que son patron n'avait jamais eu l'intention de lui donner. Mais Biff, contrairement à son père qui a vécu toute sa vie dans ses rêves, est lucide sur ce qu'il est. Le second fils, Happy, n'est lui aussi qu'une autre version de son père qui reporte son désir de liberté dans la manière dont il traite les femmes.
Il y a quelque chose de réellement saisissant dans ce tableau familial et dans la complexité de ces personnages, lorsque nous voyons en somme le fils dire à son père : "Je suis un raté, et tu es un raté, mais je t'aime comme tu es". Ce pauvre Willy Loman, est cette personne que dans le fond, nous craignons tous d'être ou devenir. De ses souvenirs resurgit son frère Ben, dont il cherchait désespérément l'approbation, ce frère qui parti en Afrique est devenu riche grâce à ses mines de diamants : ce frère est ce qu'il aurait voulu être, qu'il aurait du être, un homme courageux, confiant, installé dans une vraie situation. Ce qui est terrible dans le personnage de Willy Loman c'est son absence de lucidité sur lui-même. Il a toujours cru être sur le point de réussir, sur le point de finir de payer sa maison, sa voiture. Il a toujours cru aux nouveaux projets de ses fils alors même que ceux-ci tombaient toujours à l'eau. Et au crépuscule de sa vie, il ne peut pas supporter la vue de ce qu'elle est vraiment : un château en Espagne, un rêve qui n'est jamais devenu réalité. Je vous laisse imaginer quel peut être le dénouement de cette pièce, et en recommande fortement la lecture, car elle met en scène les problématiques actuelles de l'insertion de l'individu dans nos sociétés contemporaines, et dit ainsi quelque chose de fondamental et d'universel sur ce que c'est qu'être humain à notre époque.
swannization
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le 14 déc. 2013

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