Hélas ! Je crois à la vertu des oiseaux. Et il suffit d'une plume pour me faire mourir de rire.
Joseph Delteil
Ce n'est pas une question d'ennui, les gens m'intéressent beaucoup... et il m'intéresse beaucoup de m'exprimer en public aussi... mais je crois avoir identifié en moi quelque chose qui tient du métronome... un coup à gauche un coup à droite, tu vois... je ne suis pas endurant lorsqu'il s'agit d'être attentif, je sens même parfois qu'il m'est vital d'osciller, au risque sinon de souffrir au fond... je passe la journée dans mes livres, ça peut paraître absurde ce que je te dis là, mais tu vois bien que je n'ai jamais moins de deux ou trois livres dans la main, ou autour de moi du moins... c'est qu'il est rare que je ne lise deux pages d'un même livre sans m'ennuyer déjà... la qualité, d'un livre d'une discussion, n'y fait rien, au contraire, elle me remplit d'autant plus qu'il me faut alors m'écarter pour ne pas exploser, de devoir me remplir encore, je perd l'ardeur... Andre Breton dans ses ballades forestière à la recherche d'idées parlait de chasse au grand-duc... tu ne connais pas?... oui tu as raison, toi et moi, nous parlons des heures... c'est vrai, c'est que je dois préférer les duels et les duos, aux tables rondes... mes gestes, mes mots, ceux des autres aussi, sont des hiboux, c'est cela la chasse au grand-duc, littéralement c'est une chasse indécente, j'en ai lu des histoires terribles, tiens j'ai imprimé celle-ci depuis internet, qui m'a stupéfait par les images que j'en ai tirées, laisse-moi te la lire :
Je me demandais s'il serait intéressant d'appliquer dans le Nord de la France, pays plat et peu boisé, au voisinage même des côtes, une méthode de chasse aussi particulière que je craignais devoir être le privilège des heureux, habitants des régions montagneuses ou des grands massifs forestiers.
Mais nous étions alors en 1914 et la guerre éclata. Mobilisé, je partis en Afrique du Nord avec mes « joyeux ».
Lors de mes périgrinations par monts et par vaux, au cours du temps libre que me laissait mon service, je remarquai le nombre imposant de rapaces qui fréquentaient la région (milans noirs, éperviers, faucons, grands corbeaux). Je repris mon idée et tentai de faire quelques expériences pour mon édification personnelle. La chasse étant interdite, je me passai de fusil. A défaut de grand duc, j'eus la chance de me procurer une belle et grande chouette hulotte que je naturalisai moi-même tant bien que mal.
Muni de mon leurre et d'un livre pour tromper l'attente, je partis, par un bel après-midi ensoleillé, me dissimuler dans un taillis touffu, tandis que ma chouette était placée bien en vue en bord d'un oued à demi desséché. Au bout d'un quart d'heure, je vis arriver deux rapaces de taille respectable, de l'ordre des falconidés, je pense, qui attaquèrent avec de grands cris. Après plusieurs passes de plus en plus serrées, chacun d'eux se mit à faire le Saint-Esprit en se laissant tomber tour à tour comme une pierre sur ma pauvre chouette qui fut, en un instant, réduite en lambeaux, la tête pendant lamentablement le long du corps écrasé. Je compris du coup que certains rapaces, d'une force et d'une audace peu communes, avaient bien la haine des strigidés et savaient le prouver.
Ce fut une expérience sans lendemain; je n'eus point le loisir de la recommencer car, bientôt, je dus partir pour l'Orient, où je restai jusqu'à la fin des hostilités.
Tu vois, il utilise même l'idée du Saint-Esprit... et ils sont deux ici, les idées fonctionnent au moins par deux...il faut que tu comprennes que ça n'existe que pour nous, ça couve indénombrable, dans un espace immanent, la surréalité, comme un ciel... ça se jette sans cesse sur moi et sur les autres comme moi, assez délicats pour en jouir et le souffrir, ça ne nous laisse que peu de chance, est-ce histoire de chance? La fenêtre est étroite... je suis à la fois la chouette et le chasseur, chouette empaillée au sol, et empailleur chasseur de chasseurs alpins comme autant d'épiphanies, et si je devais ne plus être l'un ou ne plus être l'autre je crois bien que j'en souffrirais... je crains que les autres ne soient aussi mes chouettes, j'en souffrirais... je suis la seule chose que je désire empailler... pourquoi est-ce que je m'ennuie autour des tables?... qui suis-je?... t'en parler me fait du bien... une terrible idée rapace m'a happée ce midi, obsédante, traumatique, comique... un noyau de pruneau dans une trachée, la mienne je crois... juste une image, vois, suffit de fermer les yeux, c'est... d'autant plus terrible que la chair autour m'a parue tendre et fragile, ironiquement ridée et mince, d'un violet sombre presque translucide.
https://youtu.be/sDZ3U2PgonM