Je lis habituellement des marins qui poursuivent des créatures aquatiques géantes, des explorateurs qui s'enfoncent dans des territoires dangereux à la rencontre de dragons, de loups-garous ou d'ogres... À force de lire des romans de monstres, on oublie que certaines créatures impressionnantes existent réellement. Elles n'ont ni dents, ni yeux, ni conscience. Elles naissent dans les mers ou dans les cieux. Elles sont terrifiantes et dévorent tout sur leur passage.
Je sors de ma zone de confort et pourtant, pas tellement... Ces créatures fascinent aussi, car la nature est belle. J'ai d'ailleurs été surprise par la description de Simon Fichet transformant la tornade en danseuse : « Au-dessus de la plaine bosselée, à environ 2 kilomètres de nous, une immense ballerine tourbillonne sur elle-même dans un souffle feutré, moi qui pensais que ça ferait un vacarme de tous les diables. Dansant sur sa pointe, elle a la cheville fine, le dos raide et les épaules larges ; son corps plein de grâce, légèrement incliné vers le nord-est, tourne sans affolement dans une vrille épurée qu'aucune force terrestre ne semble pouvoir arrêter ; sa robe grise, sombre, torse et moulante se découpe parfaitement sur le ciel plus clair, tirant dans son sillage quelques barbules, tels les lambeaux déchirés d'un tutu. » révélant toute la beauté de cette terrifiante créature. Sous la plume de l'auteur, la tornade danse. Plus qu'un phénomène météorologique, elle devient un personnage à part entière.
Et parce que le sujet du reportage est d'une telle grandeur, le récit en devient poétique. Simon Fichet ne décrit pas seulement la tornade. Il raconte le ciel. À chaque apparition, les nuages deviennent un tableau, une oeuvre en mouvement, un poème sombre qui se déplace : « le monde s'assombrit. Je pose ma caméra pour contempler un instant la voute nuageuse qui défile à mon aplomb. Un chef-d'oeuvre. L'envers de l'orage n'est que le magma de pustules poreuses, de barbules baveuses et de grumeaux incertains dont les saillies désordonnées dansent sur les remous du ciel, un tableau instable, précaire, évoluant à chaque seconde vers un autre état, d'autres courbes, d'autres couleurs. »
Ce prédateur non organique l'épuise. Cette fatigue, cette frustration, cette rage de ne pas voir ce qu'il faut voir tout en redoutant sa venue irriguent le récit. Outre une écriture magnifique, Simon Fichet parvient parfaitement à transmettre ses émotions. Il a le trouillomètre au plus haut. Deux semaines de road trip à manger sur le pouce, dormir à l'arrache, accumuler la fatigue et même les cauchemars.
Entre deux orages, Simon Fichet raconte aussi une petite équipe de tournage aux personnalités différentes, qui apprend tant bien que mal à cohabiter avec cette fatigue, cette frustration et l'obsession de voir enfin apparaître la tornade.
Le chapitre consacré à la famille Krisel est bouleversant et rappelle ce que l'on finit parfois par oublier devant tant de beauté. Derrière la fascination du spectacle, les tornades restent des monstres.
Je ne lis pas beaucoup de reportages, mais celui-ci m'a captivée du début à la fin. Je vous invite à le lire.