Ellroy je l'ai découvert à 14/15 ans, au cours d'un voyage (colonie de vacances quoi) en Espagne. Et, si au cours des 15 jours passés dans une auberge pour le moins austère, certains de mes camarades se sont dépucelés; et moi aussi j'ai connu, en quelque sorte, cette chance, mis, manque de bol, c'était sur le plan itinéraire. Celà m'a donné un souvenir impérissable que ceux desdits camarades, non pas parce que c'était la première fois que je découvrais un roman noir, mais bien parce que le dernier tome de la trilogie d'Ellroy est bel et bien le meilleur roman "noir" que j'ai lu de ma vie.
Comment apprécier les Grangé norek ou autres Millenium après avoir lu Ellroy; ils ont l'air de petits garçons à côté du maître. Parce que, avec sa trilogie, Ellroy a porté le polar à son firmament.
L'intrigue déjà. A t'on déjà vu plus touffu, plus tentaculaire, plus omplexe que cette trilogie, tout style de littérature confondu? Je ne crois pas. Ellroy tisse parfaitement son histoire dans le canevas de l'Histoire Américaine avec un grand H. Par un tour de magie noire, il mêle fiction et réalité avec une précision inégalée. Le pire, c'est que les événements fictifs qu'il conte sont crédibles. Pas de coups de théâtre sortis de nulle part, non, tout reste froidement et implacablement logique, explicable, quitte à retourner 400 pages en arrière pour vérifier que, ah oui, tel événement a bel et bien été annoncé à travers une conversation qui, sur le coup, était anodine. Si la lecture est grisante, la relecture, muni de tous les éléments contextuels, est d'un plaisir rare.
L'ambiance ensuite: Ellroy est un grand taré; il vit littéralement dans les années 60. Pas de technologie, pas de télé 4K Ellroy est un homme du passé, qui retranscrit à merveille l'air des sixties. Dans cette époque pré-Watergate (qui sera évoquée mais de manière totalement insignifiante, cruelle ironie), on pouvait a priori croire que la politique était encore respectable. Ellroy brise cet avis infondé avec une grosse masse, comme le bourrin qu'il est. La trilogie Underworld USA suinte la corruption, la violence et la misère humaine. Vraiment ça prend au tripes (bon, d'un autre côté le style télégraphique de Ellroy n'incite pas à la contemplation méditative)
Et, enfin, les personnages. S'il y a un aspect sous côté de James, c'est la construction de ses protagonistes. Ellroy est un fin, très fin psychologue, qui saura parfaitement déceler la logique et une certaine forme d'humanité chez les tarés qu'il décrit. La violence est méticuleusement analysée, décortiquée et présentée au lecteur dans sa forme la plus pure.
Comme d'habitude, le récit survole trois points de vue, les points de vues de salauds totaux en quête, d'abord de gloire, puis simplement de survie. Enfin, au fil du temps, le roster sera renouvelé, pour cause de décès. Surtout Donald "Crutch" Crutchfield, self insert de l'auteur, pris dans une histoire manifestement trop grande pour lui, mais dont il sera le seul survivant. C'en serait presque poétique.
Underworld USA ne sera jamais un classique étudié dans les écoles. Mais putain, il devrait l'être.