Chernobyl

Avis sur Chernobyl

Avatar JimmieConway
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Malgré le sujet hors-norme de Chernobyl, il me semble que cette série présente toutes les qualités et les défauts que j’associe classiquement aux productions HBO, en particulier un, à savoir la volonté de racoler le spectateur par une dramatisation excessive – ce qui produit à la fois une série fascinante et quelque peu agaçante par certains aspects. Heureusement, me concernant, la fascination l’a emporté. Je ne m’attarderai donc pas sur toutes les qualités de la série (la précision factuelle, l’intelligence de la construction avec le choix d’une narration non-linéaire et d’une multiplication des points de vue, l’atmosphère hypnotique, les ellipses) qui participent à ce sentiment impérissable de fascination, et me concentrerai sur ce qui m’a fait grincer des dents.
Je crois que ce sont les dialogues qui m’ont paru le plus inauthentiques, tant dans leur contenu que dans leur forme. Le choix de la langue tout d’abord m’a posé problème et ce dès le premier épisode, cet anglais impeccablement britannique en pleine Ukraine me dérange, même si cela m’a permis de profiter des performances exceptionnelles d’Emily Watson, et de Jared Harris que je n’avais pas revu depuis Mad men ; au moins auront-ils eu le bon goût de ne pas s’inventer un accent russe (quoique les « comrade » qui ponctuaient leurs dialogues tintaient parfois légèrement soviétiques, à croire que le terme ne puisse plus être prononcé sans une légère distorsion). Mais on finit par s’y faire, et comme je l’ai dit, le jeu d’Emily Watson me fait tout oublier. Ce serait davantage le contenu de ces dialogues qui sonne faux et qui renvoie au problème principal des docu-fictions, à savoir la dramatisation des faits, la transformation de la matière première, ce souci constant de rendre digestes des événements historiques et scientifiques à des spectateurs en quête d’émotions. Les efforts exaspérants pour rendre exemplaires ou diaboliques les personnages impliqués, en prêtant à des scientifiques une éloquence de rhéteur quand ils n’ont probablement connu que leur laboratoire, en inventant des débats entre militaires et scientifiques où s’affrontent de façon manichéenne le souci de la vérité et le talent soviétique pour la censure, tout cela a une incidence sur la vraisemblance de la série. Elle paraît pourtant inattaquable d’un point de vue factuel, le travail de recherche qui a dû précéder la réalisation a visiblement été parfaitement réalisé, et le souci du détail se fait sentir à chaque instant, du premier au dernier épisode ; mais l’authenticité apportée par le travail de recherche me semble considérablement corrodée dès lors qu’un personnage ouvre la bouche pour développer ses discours édifiants que je n’imagine pas prendre place dans l’urgence de la situation. La propagande, la censure, le problème de transparence, la circulation des informations, sont bien entendu au cœur de cette catastrophe ; mais je trouve dommage d’en avoir fait l’enjeu principal de la série en plaçant à chaque épisode des discours pédagogiques qui vitupèrent contre les failles de l’Union soviétique avec un langage clairement occidental. Cela sent trop son Amérique qui règle ses comptes une dernière fois avec l’ennemi héréditaire. Il me semble ici qu’HBO n’est pas parvenu à envisager l’altérité radicale (soviétique ici) sous un angle non caricatural, non biaisé, et qu'on nous laisse volontairement l’impression qu’un accident d’une telle ampleur est évidemment et uniquement imputable à l’idéologie concurrente et n’a rien d’universel, que l’orgueil et la censure ne peuvent qu’être le fruit d’un régime soviétique obsolète et ne pourrait jamais se retrouver dans une centrale nucléaire occidentale. J’émets quelques doutes quant à cette assurance qui se déploie dans la série. C’est peut-être finalement ce mélange d’un regard critique biaisé avec un effort constant pour dramatiser l’histoire qui me gêne.
Et c’est là tout le problème des docu-fictions, l’équilibre entre le drame et la matière première factuelle. Je dirais que le drame ici prend trop le pas : l’effort pour rendre les personnages attachants, la volonté de leur donner une épaisseur romanesque, servent d’excuse à toute une série de dialogues édifiants sur les cas de conscience, sur le devoir des scientifiques, sur la nécessité de la transparence, et créent des longueurs inutiles tout en entamant l’authenticité de ces scènes – tout cela sonne faux, et nous éloigne de l’intérêt principal de la série, à savoir la succession irrémédiable des faits à partir du 26 avril 1986 à 1h23. Dans cette fiction, la matière première se suffisait largement à elle-même, tant cette histoire est horrifiante, il faut croire qu’HBO n’a pas fait confiance à son sujet et a redoublé d’efforts pour rendre excessivement dramatique un événement qui l’était déjà sans l’intervention de scénaristes en mal de sensations fortes.
Ces défauts mis de côté, Chernobyl reste à mes yeux une série qui mérite d'être regardée, autant pour la qualité de sa réalisation que pour le sentiment profond de malaise qu'elle provoque après seulement un épisode et qu'elle parvient à maintenir jusqu'à la fin.

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