Le 26 avril 1986, alors que des tubes aussi prémonitoires que "ouragan", "burning heart" ou "in the heat of the night" inondent les ondes françaises, une extraordinaire combinaison de bêtise humaine, de déni administratif et d'économies coupables parvenait à produire l'impossible: l'explosion du cœur d'un des réacteurs d'une centrale nucléaire.


Impossible mais advenu, l'éventrement à ciel ouvert des entrailles de cette bête technologique démoniaque allait répandre ses miasmes méphitiques sous des formes aussi diverses que redoutables: bloc de graphite immédiatement fatals à portée de vue pour les malheureux pompiers qui ont tenté d'intervenir la nuit même, ou particules invisibles aux durées de vie calculées en milliers d'années, portées par les vents néfastes en retombées multiples rendant stériles (ou impropres à la vie) les terres entourant la centrale pour plusieurs décennies, arbres, plantes et animaux compris.
Un no man's land qu'il est aujourd'hui permis de visiter, à conditions de prendre les mesures de sécurité adaptées et de ne pas y rester plus longtemps que le délais imparti. Sans parler, bien sûr, des maladies innombrables qui n'ont cessé de se révéler depuis près de 33 ans, dans un périmètre à l'échelle parfois d'un continent.


Une explosion de matières si phénoménal qu'il est possible en 2019 d'en filmer une reconstitution qui rend palpable la charge mortifère qui émane du lieu d'origine. Au point que chaque plan, chaque cadrage de cette mini-série inonde le public de son aura mortifère. Un peu comme si sa non-pellicule numérique était imbibée d'une matière fissile qui suinte de l'écran. Une angoisse sourde saisit le spectateur dès les premières minutes du premier épisode, peuple son sommeil post-visionnage, et le fait régulièrement se questionner: une telle série peut-elle nous affecter physiquement du simple fait de la regarder ? Pourrait-elle, de part son seul sujet, se révéler à son tour radioactive ?


Un accident si puissant et inédit l'échelle de l'histoire humaine qu'il parvient à contaminer l'esprit même de ceux qu'il inspire. Comment comprendre autrement que Craig Mazin, jusque là auteur de Scary Movie 3 et 4, et Very Bad Trip 2 et 3, ait pu si subitement trouver la grâce d'un scénario si bien structuré autour de son acmé destructrice, et permettre à Johan Renck une réalisation si tendue et anxiogène ?


Le résultat est pourtant imparable: on se rend rapidement compte que les mêmes causes produisent des effets radicalement différents selon que l'on se trouve à la tête d'une PME fromagère, une multinationale d'équipement ou une centrale nucléaire: licencier dans un cas ou mutiler la planète pour des temps incalculables dans l'autre.
Les causes banales du désastre et son traitement dans les heures et les semaines qui ont suivi sont pourtant identiques: pression hiérarchique, ambition personnelle, manque d'imagination scientifique, volonté d'auto-réalisation, dimension politique incompatible avec les contraintes élémentaires de sécurité, recherche non avouée d'économie, le tout enseveli sous des couches bien étanches, elles, de mensonges.
Un cataclysme inédit qui allait faire sortir de l'ombre ses traditionnels héros discrets, qui allaient pouvoir mourir dans un oubli immédiat et général pour sauver le reste de leurs congénères, sans même que la perspective d'une hypothétique évocation dans une série américaine talentueuse, près de 30 ans plus tard, ne puisse les consoler.


Une incroyable combinaison de facteurs qui transforma donc l'impossible en réalité stupéfiante et monstrueuse.
25 ans avant que de l'autre côté de la planète, à Fukushima, un autre concours inimaginable de circonstances ne permette un accident de la même ampleur sur l'échelle internationale des évènements nucléaires: la fusion simultanée de 3 coeurs de réacteurs. Désastre considéré lui aussi tout aussi comme impossible de la part des zélateurs du principe nucléaire.
Sans même évoquer la question du traitement de ses déchets, il est donc essentiel et parfaitement logique que l'humanité continue de produire de l'énergie à l'aide d'une technologie aussi saine et sûre, puisque toute nouvelle catastrophe planétaire à venir est rigoureusement et statistiquement impossible.

guyness
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Vache, c'est beau !

Le 10 juin 2019

97 j'aime

17 commentaires

Chernobyl
Sergent_Pepper
9
Chernobyl

Science, inconscience, ruines et larmes

Malin, malin, malin… le mot ne cesse de revenir à l’esprit, dès l’ouverture de ce petit fleuve de 5 heures pour une immersion dans les eaux contaminées de l’Histoire. Maline, cette idée de...

Lire la critique

il y a 3 ans

140 j'aime

10

Chernobyl
drélium
8
Chernobyl

Soft Power Plant

Le premier épisode est la chose la plus terrifiante qu'il m'ait été donné de voir depuis longtemps. Une menace sourde s'empare de la pellicule dès les premières secondes. Tellement terrifiant que...

Lire la critique

il y a 3 ans

99 j'aime

3

Chernobyl
guyness
8
Chernobyl

Dies iradie

Le 26 avril 1986, alors que des tubes aussi prémonitoires que "ouragan", "burning heart" ou "in the heat of the night" inondent les ondes françaises, une extraordinaire combinaison de bêtise humaine,...

Lire la critique

il y a 3 ans

97 j'aime

17

Django Unchained
guyness
8

Quentin, talent finaud

Tarantino est un cinéphile énigmatique. Considéré pour son amour du cinéma bis (ou de genre), le garçon se révèle être, au détours d'interviews dignes de ce nom, un véritable boulimique de tous les...

Lire la critique

il y a 9 ans

340 j'aime

50

Les 8 Salopards
guyness
9

Classe de neige

Il n'est finalement pas étonnant que Tarantino ait demandé aux salles qui souhaitent diffuser son dernier film en avant-première des conditions que ses détracteurs pourraient considérer comme...

Lire la critique

il y a 6 ans

311 j'aime

43

Interstellar
guyness
4
Interstellar

Tes désirs sont désordres

Christopher navigue un peu seul, loin au-dessus d’une marée basse qui, en se retirant, laisse la grise grève exposer les carcasses de vieux crabes comme Michael Bay ou les étoiles de mers mortes de...

Lire la critique

il y a 8 ans

291 j'aime

141