L'affaire Ed Gein est peu et mal documentée (notamment en raison du peu de moyens de la justice à l'époque dans une petite ville rurale du Milwaukee), et porte en tout et pour tout sur deux meurtres, et un certain nombre de profanations de cadavres. Il n'y avait pas assez de matière à en faire un film, et Hitchcok, Hooper et Demme (pour ne citer que ceux qui sont cités dans la série) ne s'y sont pas trompés, en optant pour une histoire originale "inspirée de...". C'est pourquoi, désireux de tout de même réaliser ce projet, les showrunners, mais conscients de cette limite, ont pris le parti de combler en fictionnalisant les zones d'ombres de l'affaire, jusqu'à introduire un personnage dont l'historicité est plus que douteuse(erratum: elle a vraiment existé, même si la série semble là encore prendre des libertés avec la réalité: https://www.newspapers.com/article/wisconsin-state-journal-gein-21-nov-195/27603434/ ), Adeline Watkins (qui ne sert qu'à renforcer le malaise, créer des péripéties, puis qui disparaît d'un coup sans qu'elle manque, puisqu'elle n'a en rien fait avancer le personnage ou l'intrigue), une fascination pour Ilse Koch, "la chienne de Buchenwald" qui semble avoir été mythifiée, ou encore lui imputer des meurtres dont il n'a jamais pu être démontré comme en étant l'auteur (donc, dont les circonstances demeurent à ce jour inconnues) tout en passant sous silence certaines victimes supposées.
La série se meuble aussi en faisant des allers-retours avec les tournages des films inspirés par Ed Gein: Psychose, Massacre à la Tronçonneuse et le silence des Agneaux, à travers tout un tas d'images icôniques, symboles, références etc.: la scène de la danse devant le miroir, la mère momifiée dans son fauteuil, les meurtres à la tronçonneuse, le meurtre au marteau, l'atelier d’équarrissage, les papillons de nuit, la mythique scène de la douche - sensation malaisante de voir un épisode d'American Horror Story (de Ryan Murphy là aussi, c'est une habitude ma parole?!) qui cite référence sur référence sans véritablement établir de lien avec Ed Gein. Aucun à part le fait qu'il a inspiré toutes ces oeuvres - jusqu'à reprendre des moments iconiques mais fictifs (notamment la danse devant le miroir) comme des réalités de l'affaire Ed Gein alors même que c'est la série qui cite ces fictions. Au final, c'est une série un peu méta-, au sens ou, tout en voulant embrasser frontalement (et visuellement, le compte y est) le sujet de l'affaire Ed Gein, elle est peut-être plus fictive et trafiquée que ses modèles par son refus du récit original.
Enfin, comme pour s'excuser de tous ces traficotages en invoquant Robert Ressler et John Douglas, la série enfonce le clou et s'offre un reshoot de Mindhunter en montrant l'entretien entre Gein et Ressler et Douglas, entretien qui... semble n'avoir jamais existé! Par pudeur, on taira Ed Gein qui aide à toper Ted Bundy, puis le final, un véritable tourbillon cringe remixant AHS avec un clip psyché/New Age. Donc, une bonne partie de la série ne parle pas vraiment d'Ed Gein, et pour la partie qui en parle, c'est pour moitié de la pure spéculation. Série, qu'essaies-tu de me dire? Veux-tu me questionner sur notre fascination morbide pour la nécrophilie et les déviances sexuelles (à commencer par les tiennes)? Veux-tu me questionner sur notre rapport aux faits, à la vérité? Et toi, qu'en penses-tu? Quelle est TA thèse, TA position? Celle que je venais chercher, et que je n'ai pas trouvée, au milieu des coups de coude et des scènes de coït nécrophile...
Bon, au moins, c'est bien raconté (même si quand même relativement décousu, faute de véritable liant), c'est pas mal photographié, et le personnage d'Adeline Watkins est si intéressant et ambigu qu'il aurait mérité d'être développé dans son propre film ou sa propre série. Et surtout, inutile de laisser planer l'hypothèse qu'elle fut le Tyler Durden d'Ed Gein.