Parce que je suis féru de mythologie grecque, hellénique devant l’éternel et devant ma seule révérence spirituelle à ce Panthéon-ci, c’est une heureuse surprise que de découvrir Arion par hasard. À moins que les dieux aient guidé ma voie.
Il faut dire que les dieux, Yoshikazu Yasuhiko leur doit peut-être ses galons dans le monde éditorial. Ses hauts-faits, il les doit à deux d’entre eux en particulier, Osamu Tezuka et Mitsuteru Yokoyama, venus se pencher sur son berceau. Évoluant davantage dans la japanimation dans le studio même du maître, c’est tardivement que monsieur Yasuhiko s’essaya au manga ; avec Arion, très justement.
Bon sang, je l’ignorai, mais c’est même lui qui se sera attelé à cette œuvre ambitieuse, quoi que pas si plaisante, que fut le succès d’estime Mobile Suit Gundam The Origin. Le dessin dont j’avais dessiné le contour du bout des doigts, n’avait alors rien à voir ou presque avec celui de l’œuvre qui nous concerne.
La trace de Tezuka, si elle ne pèse pas si lourdement sur les esquisses d’Arion, reste en tout cas planante. Il est question de ce style de dessin, un brin formaté mais si charmant, comme il en avait court durant les années 1970, avec ce caractère enfantin, aux visages de peu d’expressions mais de beaucoup d’expressivité. La simplicité de ce dessin dégage une force inouïe grâce au génial paneling d’un auteur qui a à cœur de savoir narrer ses chroniques. C’est sans coup férir qu’on s’y laisse prendre, la mise en scène, loin d’avoir vieilli, a presque de l’avance de sur le temps qu’est le nôtre de par ses ambitions flagrantes. Rien que les jeux d’ombre sont riches d’un enseignement apparemment perdu de ses successeurs. Quand un auteur s’applique sur une de ses créations, cela se sent autant que cela se voit ; et ce fut présentement le cas avec Arion.
Les plans et les angles choisis, les paysages, le cadrage ; c’est à vous décrocher la mâchoire devant une pareille maîtrise technique. C’est quand on lit des maîtres insoupçonnés comme Yoshikazu Yasuhiko qu’on mesure à quel point les auteurs l’ayant succédé ont pu trahir les promesses du manga. À le voir, à le lire, on jurerait que rares sont ceux à s’être ensuite appliqués sur l’orchestration de leur dessin, souvent abandonné au petit bonheur la chance plutôt qu’au savant et méticuleux calcul scénographique. Peut-être – et je vous parle d’un conditionnel qui confine à la certitude – peut-être l’auteur était-il tout simplement un génie doublé d’un bourreau de travail. Croyez bien que cela transparaît de ce qu’il nous fait parvenir tant il maîtrise si habilement son récit, par le dessin d’abord et l’écriture ensuite.
Écriture ou réécriture. Comme les auteurs grecs des temps jadis, Yoshikazu Yasuhiko remanie ici un mythe inhérent au panthéon hellénique, à savoir celui d’Arion, monture d’Héraclès et progéniture de Poséidon et Déméter. Sinon son lignage, rien ou presque ne sera retenu des mythes de jadis, alors que l’auteur remanie à sa sauce. Il en a bien le droit, combien de fois, après tout, a-t-on réécrit le mythe de Jason et les argonautes ? C’est s’inscrire dans la tradition des auteurs grecs que d’agir comme il le fait.
Dumas disait qu’on pouvait violer l’Histoire – et pourquoi pas la mythologie – à condition de lui faire de beaux enfants. Sublime postérité que celle-ci, on la croirait descendante d’Apollon.
Ce qu’on y lit est aussi sombre qu’il est beau. À faire sa panégyrie – c’est inévitable à le lire – je regrette sincèrement ne pas avoir assez insisté sur la mise en scène du dessin qui est si belle qu’elle en est infernale. Un dessin manié avec tant de superbe sur les planches, ça n’est simplement pas de ce monde. Quel maître, bon sang, à relater les phases d’action avec une telle maestria, un sens du spectacle rare pour ce qu’il a de juste et mesuré ; il avait un siècle d’avance.
Je comprends, finalement, l’engouement qu’ont pu avoir pléthore de jeunes garçons pour les versions animées Gundam dont Yasuhiko fut un des animateurs clé. Les auteurs de Shônens de bastons effrénées, pour beaucoup d’entre eux, devraient baisser les yeux en lisant ce qui les précède et les supplante encore à ce jour.
Enchaînant les chapitres un à un, je m’ébaudissais, incapable de concevoir de ce que je lis, encore moins que cela put être conçu par un homme. Et quel homme… il faut clairement avoir reçu un talent des dieux – et travaillé comme un damné – pour donner lieu à une telle œuvre. Sans rogner sur le script, Arion est avant tout une œuvre graphique exceptionnelle.
Les dieux se livrent ici par pléiades, mêlant insidieusement quelques référence mythologiques ; Arion étant aussi une réécriture de la révolte des dieux contre Zeus. Qui eut cru qu’un Japonais compléta si bien les œuvres de la Grèce antique quand un bâtard de britannique les a si bien profanées ? Car on peut le dire sans flagornerie, Yoshikazu Yasuhiko s’inscrit dans la digne lignée de tous ceux qui auront un jour fondé les mythes grecs. Cela, à supposer que ceux-ci aient admis qu’on puisse déconstruire l’Olympe comme ce fut fait ici en réduisant les dieux à des chefs mesquins sans pouvoir exceptionnel. Ce qui, je crois, n’aurait pas été le cas. L’œuvre s’inscrit dans son temps après tout.
Sachez, si vous ne l’avez pas deviné, qu’on se tient très loin de Saint Seiya.
Quel mythe tragique se dessine ici, mon Dieu. « Mes » dieux, pardon. L’incursion d’Arion sur l’Olympe et son impuissance n’aurait probablement pas pu être si bien dépeinte que par le présent auteur. Ce sens de la fatalité, du chaos, du désespoir ; toute cette noirceur s’harmonise si divinement aux ombres encrées dont chaque case ou presque est judicieusement parsemée. Yoshikazu Yasuhiko fait ressortir la beauté même de l’abject ou de l’atroce, comme puisant une étincelle dans les ténèbres, et sans jamais de faux airs ou de poses spécieuses. Ce mythe qui se dessine a le goût du vrai, un goût acre et enivrant dont on ne se rassasie jamais assez.
Je sais pourquoi je trouve tant d’attrait à Arion, outre le talent immense qui en déborde ; l’œuvre est d’une laideur sublime comme j’en affecte partout ailleurs. The World is Mine, Ichi the Killer, Shigurui ; peut-être en réalité chacun de mes mangas favoris, toutes se targuent sans un mot de ce sens du laid ostensible d’où transparaît cependant une magnificence exquise pour ce qu’elle a d’insoupçonnée et de paradoxale. Après tout, il n’y a guère que des maîtres pour faire resplendir l’immonde et doter de charme ce qui ne peut se concevoir que comme foncièrement répulsif. Yoshikazu Yasuhiko en est un, et pas des moindres, vous le saurez bien assez tôt après l’avoir lu.
Écueil de l’époque, ou peut-être contrainte éditoriale, je ne sais trop, il aura fallu – bien qu’il ne fallait pas – que l’auteur accabla Arion d’un compagnon rigolo. Une œuvre noire ne peut-elle donc pas le rester sans qu’un imbécile ne renverse sur elle un pot de peinture coloré ? Certains penseront qu’il s’agit là d’un rien, mais une tache infime sur un tableau immaculé attire à elle tous les regards, et pas les plus amènes.
L’absolue beauté, drapée de sombre, s’affadit sous les éclaircies. La bataille de Poséidon contre les troupes d’Athéna révèle finalement Arion comme un manga plus classique alors que ses trames gagnent en clarté, nuisant conséquemment à ce qui avait fait leur grandeur. De même que Psyché n’aurait jamais dû chercher à révéler le visage d’Éros dans la pénombre de leurs unions, l’auteur aurait dû persévérer dans l’orchestration de son jeu d’ombres. Le résultat n’en est heureusement pas quelconque, mais autrement moins impactant qu’il fut. La narration, alors qu’elle se perd dans un rythme de croisière, me rappelle ainsi celle de Miyazaki ; efficace, mais sans aller au-delà de la moindre prérogative qui se conçoive. Ce qui était exceptionnel se contente de ne plus œuvrer que dans le classicisme. Arion est une de ces œuvres qui auraient gagné à ne durer qu’un volume pour conserver sa gloire en sachant disparaître à temps.
Arion devient un pamphlet ouvert en faveur du libre-arbitre, avec Prométhée en embuscade, le manga s’acceptant ainsi moins comme une œuvre artistique à part entière pour se vautrer dans la philosophie infantile. J’ai beau partager les thèses laborieusement esquissées, elles me gavent et n’ont trop rien à faire là, à venir se répandre sporadiquement au coin d’un chapitre sans qu’on les y ait conviées.
Les figures mythologiques ne deviennent plus que des ressorts d’intrigue. Les furies sont pareilles aux Nazghuls, le mystère du Lion Noir n’en est pas vraiment un, en tout cas pas un qui ai de l’importance ; le manga prend le pas sur ce qui se voulait tenir du mythe. On retiendra alors une histoire, mais pas une légende.
Tout, dans le dessin et l’écriture, a perdu de sa superbe pour être bon après avoir apparemment renoncé à être excellent. Ce n’est plus qu’une vague histoire de dynasties avec un héros au milieu. La belle affaire.
Et un conte noir, pour quoi ? Pour une fin mielleuse où le gentil terrasse le méchant, puis s’en va avec sa belle Lesphina sous le regard céleste de son père décédé ? Allons. Il y avait de bien trop belles promesses dans le premier tome pour voir l’œuvre s’effondrer à ce niveau-ci. Ce qui n’ôte cependant rien au talent de ce volume initial qui restera dans ma mémoire comme une gemme incontestable qui, à elle seule, soutient la note attribuée à l’œuvre toute entière.