Suite à ma lecture de Dawnrunner, j’ai soudain été saisi d’un besoin de gigantisme. Alors je me suis souvenu de cette BD que j’avais offerte à ma compagne avant de l’abandonner, idiotement, sur un coin d’étagère. Il était temps de réparer cet oubli et de rattraper mon retard sur ce qui ressemble, rétrospectivement, au grand titre de l’année passée.
Quelle est donc cette Fantasy que nous promet ce titre à l'apparence si générique ? Certainement pas celle de Tolkien, ni celle de George R. R. Martin, ni même une quelconque déclinaison académique du genre. C’est une terre plus étrange qui se déploie ici : quelque part entre les vents de Nausicaä et l’hybridité savoureuse de Nimona. Quant à son architecture, à ses ruines et à ses paysages suspendus, il faut peut-être davantage aller renifler du côté des jeux vidéo de Fumito Ueda.
Je ne saurais pas vraiment dire pourquoi, mais on sent immédiatement que Yoann Kavege est un joueur. Il y a comme une pincée de Dark Souls dans cette manière de suggérer dans un premier temps ce monde plutôt que de l’expliquer, du Zelda aussi dans ce goût de l'aventure allié au mystère, parfois même quelque chose du walking simulator dans cette façon de laisser Alma et Brav distiller au compte-gouttes les fragments d'un univers que l'on arpente à leurs côtés, la fleur au fusil et la curiosité en bandoulière.
Pour un rapide résumé, nous suivons une jeune princesse qui est envoyée par sa mère, la Reine, afin de pourfendre un Dieu tenu pour responsable de la mort du Haut Roi il y a de cela plus de 500 ans après que les Dieux aient commis l'impardonnable en le massacrant sans raison, et ainsi ramener un semblant de paix au royaume. Accompagnée de sa jeune écuyère, Brav, Alma doit franchir les frontières du monde connu pour atteindre les flancs de la cité des Dieux. Cette tradition porte un nom aussi poétique que symbolique : la Saignée. En ceci, le voyage n'est pas seulement un rite initiatique. Il est aussi, comme nous le verrons, la naissance d'un amour (mais pas de précipitation, la fin pourrait vous surprendre) entre deux êtres que tout oppose, mais surtout le lent délitement d'une foi aveugle envers l'Histoire officielle et ses dogmes. À mesure qu'Alma avance, elle prend la mesure des mensonges forgés par les récits qu'on lui a appris à croire aveuglément. Effectivement, spoiler alert, mais derrière la Saignée ne se cache qu'une vilaine tromperie pour maintenir un semblant d'ordre et de paix dans le royaume - une fantasy nécessaire.
Personne n'a jamais atteint le territoire des Dieux. Le mythe a été façonné par le pouvoir afin d'entretenir sa propre légitimité, de maintenir son ordre, de fabriquer des héros dont la seule valeur est celle que les contes apocryphes veulent bien leur accorder. Un secret qui maintient le royaume debout. D'autant que cette fois, quand débute notre récit, si on envoi directement la princesse plutôt qu'un chevalier quelconque, c'est simplement parce que la foi du peuple envers la Saignée s'érode. La Couronne devait montrer qu'elle acceptait elle aussi de se salir les mains.
Le grand thème de l'œuvre se dessine alors avec netteté : la tradition comme fardeau, comme arme de destruction à la fois physique et psychologique. La Fantasy y apparaît autant comme une fabrique de merveilles que comme une paire de menottes rouillées. Les prophéties des oracles, l'interprétation d'une légende, il faut faire attention, approcher ces dragons avec prudence sous peine de se brûler les ailes, se voir occire par sa propre dévotion. Les légendes servent autant à protéger qu'à enfermer.
J'en viens alors au dessin à couper le souffle. Du genre à provoquer de l'asthme devant certaines doubles pages tant leur splendeur paraît mériter les murs d'un musée. Les planches imposent une majesté rare ; elles semblent même parfois arrachées à des concept arts d'un jeu vidéo qui n'existe pas encore mais que l'on rêve déjà d'arpenter. Anecdote, mais durant ma lecture, je regardais en parallèle des vidéos d'Elden Ring. Et comment dire... si ce n'est que mon imaginaire s'est amusé à faire des nœuds en mariant les deux : des champs de runes et de mines abandonnées, des forêts enchantées, des créatures monstrueuses, l'escalade de ponts brisés perdus dans le brouillard. Signe peut-être que l'œuvre possède cette qualité précieuse des grands mondes : celui de continuer à vivre dans les marges de la page.
On pourrait même se surprendre à entendre un écho dans la voix des personnages. Comme si ces plaines immenses et ces mausolées gigantesques renvoyaient leurs paroles bien après leur disparition dans les cases. On voudrait quitter le récit pour explorer son hors-champ, se perdre dans ses contrées ou dans le dédale de ses châteaux abandonnés.
Toutefois, je suis surtout resté admiratif devant la manière dont Kavege joue avec le langage propre à la bande dessinée : la construction des planches, son séquençage diablement inventif, l'agencement des cases qui se répondent, leur manière d'accentuer une émotion ou un choix à venir. Plus encore que le cinéma, la BD possède cette capacité d'être tangible. On la tient, on la retourne, on ressent son poids. Elle sollicite le toucher autant que le regard. L'art devient palpable.
Peut-être est-ce cela, finalement, la véritable exception culturelle française : une œuvre capable d'avaler sans complexe les codes du manga, du jeu vidéo, de l'illustration et de la fantasy occidentale pour en tirer quelque chose de profondément personnel et divertissant.
Mais ai-je oublié de vous signaler que cette BD se lisait dans les 2 sens ? Que les deux histoires se répondent et ricochent entre elles ? Crétin que je suis... Bon, bah j'imagine qu'il ne vous reste plus qu'à découvrir la suite et fin mot de l'histoire (et quel mot) en vous rendant chez votre libraire qualifié le plus proche pour remédier au fait que vous soyez probablement passés à côté de l'une des plus grandes histoires de l'an dernier. D'autant que l'arche de Yourcenar est peut-être encore plus tragique que celui d'Alma. Mais pas un mot de plus. Foncez.