Bienvenue chez Ciné-Sophia ! Il y a des cauchemars qui ont besoin d’un monstre. Backrooms, de Kane Parsons, se contente de moquette, de néons et d’un bâtiment administratif qui semble avoir été conçu par un architecte ayant personnellement quelque chose contre l’humanité.

À première vue, Backrooms raconte quelque chose de très simple : un homme tombe littéralement hors du monde et se retrouve dans un espace labyrinthique, interminable, vaguement familier et profondément hostile. Mais c’est précisément cette simplicité qui rend le film si efficace. Parsons ne nous demande pas seulement : « De quoi as-tu peur ? » Il pose une question autrement plus désagréable : « Que se passerait-il si tu ne pouvais plus jamais sortir de la réalité ? »

Ou, pour le dire avec Dante Alighieri : bienvenue dans l’Enfer, version moquette jaune.

Le génie de Backrooms consiste d’abord à transformer un espace parfaitement banal en problème métaphysique.

Ces couloirs jaunes, ces murs sans fonction évidente, cette lumière artificielle qui semble avoir été installée par un employé de mairie immortel : rien n’est franchement extraordinaire.

Et pourtant tout devient inquiétant.

Pourquoi sommes-nous ici ? Où sommes-nous ? Qu’est-ce que cet endroit ? Y a-t-il une sortie ? Et surtout : qui a décidé qu’un endroit pareil devait exister ?

C’est ici que Backrooms devient une véritable expérience de pensée.

Le film imagine une situation dans laquelle les catégories ordinaires de notre existence — l’espace, le temps, l’orientation, la causalité — cessent progressivement d’être fiables.

Nous ne sommes plus simplement perdus dans un lieu.

Nous sommes perdus dans l’idée même du lieu.

Il y a quelque chose de remarquablement sartrien dans le cauchemar de Parsons.

Jean-Paul Sartre affirmait que « l’enfer, c’est les autres ». Backrooms lui apporte une correction assez convaincante : l’enfer, c’est peut-être surtout l’absence des autres, avec un néon qui grésille au-dessus de vous.

Car ce qui rend l’espace terrifiant n’est pas seulement la créature qui finit par surgir. C’est d’abord l’absence.

Pas de société.

Pas de conversation.

Pas de secours.

Pas même un collègue pour demander : « Tu sais où est la sortie ? »

Le personnage est réduit à une conscience solitaire confrontée à un monde qui ne lui répond plus.

Et c’est là que le film rejoint une angoisse très contemporaine. Nous vivons dans des environnements saturés d’informations, de notifications, de visages, de voix. Backrooms retire tout cela et découvre ce qui reste : un individu et un espace qui ne lui doit absolument aucune explication

L’autre grande trouvaille philosophique du film est son traitement du temps.

Dans un espace labyrinthique où les pièces se ressemblent, le temps perd progressivement ses repères.

Marcher ne signifie plus nécessairement avancer. Tourner ne signifie plus nécessairement changer de direction. Revenir en arrière ne garantit même pas de retrouver ce que l’on vient de quitter.

Le mouvement devient donc absurde.

On pense à Henri Bergson et à son idée d’un temps vécu, subjectif, irréductible à une simple succession d’unités mesurables. Mais dans Backrooms, même la durée semble avoir démissionné. Le personnage ne sait plus vraiment combien de temps il est là. Et nous non plus.

C’est une idée particulièrement efficace parce qu’elle touche à une peur très simple : que se passe-t-il lorsque l’avenir cesse d’être une promesse et devient seulement la répétition du présent ?

Imaginez l’éternité.

Maintenant imaginez-la avec une moquette jaune dont l’odeur transperce l’écran.

Voilà.

C’est peut-être ici que Backrooms devient une formidable métaphore de notre époque.

Pendant des siècles, l’enfer occidental avait ses flammes, ses démons, ses supplices et ses casseroles géantes. Dante avait au moins le bon goût de proposer une architecture spectaculaire.

Nous, nous avons inventé quelque chose de pire : le bâtiment administratif désaffecté.

Le véritable effroi contemporain n’est donc peut-être ni le vampire ni le loup-garou, mais l’idée de passer toute l’éternité dans un espace de bureaux sans fenêtres, éclairé par des néons, avec une moquette qui semble avoir été choisie par un comité.

C’est une vision presque kafkaïenne de l’existence.

Chez Franz Kafka, l’individu se trouve confronté à une bureaucratie dont les règles existent sans jamais devenir compréhensibles. Chez Parsons, il n’y a même plus besoin de bureaucrates : le bâtiment est devenu lui-même l’administration.

Il n’y a personne pour vous dire pourquoi vous êtes là.

Il n’y a personne à qui vous adresser.

Il n’y a même pas de formulaire.

Et c’est probablement le pire.

La mise en scène de Parsons est d’autant plus intelligente qu’elle ne cherche pas à sur-philosopher son dispositif. La caméra avance, observe, tremble, se perd. Elle devient presque notre propre regard.

Et c’est là que le cinéma rejoint la philosophie avec une efficacité remarquable : le film ne nous explique pas le problème, il nous y enferme.

Nous ne contemplons pas une expérience de pensée depuis notre fauteuil. Nous la subissons.

Le cinéma devient alors une machine philosophique.

Scorsese filme la culpabilité, Kubrick l’angoisse métaphysique, Tarkovski le temps et la mémoire. Parsons, lui, filme quelque chose de beaucoup plus proche de notre époque : la terreur d’un monde qui fonctionne sans nous expliquer son fonctionnement.

Car Backrooms est précisément une expérience de pensée qui refuse de nous donner une cause finale satisfaisante. Il n’y a pas de grande révélation permettant de remettre le monde en ordre. Pas de vampire que l’on peut tuer, pas de démon que l’on peut exorciser, pas de meurtrier que l’on peut arrêter.

Seulement un espace.

Et la possibilité terrifiante que cet espace n’ait aucune raison d’être.

C’est peut-être cela, au fond, le vertige philosophique de Backrooms. Nous avons toujours supposé que le monde était un endroit dans lequel nous pouvions nous orienter. Parsons imagine l’instant où cette confiance disparaît.

Le décor reste.

Le néon continue de bourdonner.

La moquette attend.

Et nous comprenons soudain que le monstre n’est peut-être pas la chose la plus terrifiante du film.

Le monstre, c’est l’idée qu’il n’y ait nulle part où aller



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