Le monde se divise en deux catégories. Toi, tu creuses…

Tout d'abord, je pense qu'il faut évacuer quelques constats sur l'œuvre pour pouvoir l'apprécier à sa juste valeur : Digger est un film mal aimable qui malmène son spectateur.

Il lui ment sur ses intentions, le renvoie assez brutalement à ses propres contradictions et adopte une posture surplombante, voire franchement hautaine, dans le regard qu'il porte sur la condition humaine. Cela explique probablement en partie le désamour critique : c'est un film revêche, qui ne cherche jamais à brosser son public dans le sens du poil.


Autre aspect qui pourra agacer : c'est une œuvre postmoderne de petit malin.

Arrêtons-nous là pour éviter tout spoiler.


Contrairement à la façon dont il est vendu, il s'agit davantage d'une farce nihiliste que d'une comédie satirique qui s'inspirerait de Dr. Strangelove ou de Don't Look Up, pour citer deux exemples thématiquement proches. Le film déploie effectivement un sens du grotesque extrêmement marqué, mais il a beau susciter régulièrement des ricanements, le rire reste souvent bloqué dans la gorge.


D'abord parce que l'outrance du jeu des acteurs ne masque jamais le fait qu'absolument tous les personnages et leurs actes restent plausibles, pour ne pas dire parfois presque factuels. Le film a beau s'inscrire dans une temporalité anticipative, il renvoie constamment au présent : un personnage principal qui tient du techbro réactionnaire autant que du magnat du pétrole prédateur, prêt à exploiter les malheurs de l'humanité ; un président cacochyme, égocentrique et délirant ; un entourage de sycophantes incapables qui gouvernent en dépit du bon sens ; des scientifiques lanceurs d'alerte que personne n'écoute avant que le pire ne se produise.


Difficile de ne pas y voir une description assez fidèle de l'actualité.


Ensuite parce que la photographie très léchée de Lubezki, tournée en VistaVision et dominée par une colorimétrie grisâtre, ne se situe pas du tout dans le registre de la comédie. Elle donne une ampleur froide à une mise en scène qui se découpe elle-même au scalpel et se déconstruit en permanence.

On a souvent la sensation d'assister à une autopsie à deux niveaux : celle du monde et celle du film.


C'est une œuvre profondément ambivalente et inconfortable.

Au-delà de son thème principal évident — l'inconscience, l'irresponsabilité et même la malfaisance d'acteurs politico-économiques majeurs face aux enjeux énergétiques et environnementaux — un second sujet finit par s'imposer : celui de l'industrie du divertissement.


Et là encore, le film développe son propos de façon assez désagréable. Le divertissement est-il une bouée existentielle nécessaire face à la catastrophe ? Une catharsis qui permet de la supporter, mais qui contribue aussi à neutraliser toute velléité d'action ? Un médium permettant l'acceptation collective du pire, y compris lorsque celui-ci est encore évitable ?

Des questions assez perturbantes et particulièrement dans l'air du temps.


Tous les acteurs sont très bons, mais évidemment Tom Cruise en fait des caisses pour parvenir à se hisser au-dessus des autres. Même lorsqu'il endosse volontairement un rôle à contre-emploi censé le dévaloriser, il semble incapable de renoncer à la surperformance : il faut qu'il en fasse trop, et davantage que tout le monde.

Mais il faut reconnaître que, dans ce film en particulier, cela fonctionne très bien narrativement, comme vous pourrez le découvrir. C'est aussi l'occasion de se rappeler à quel point Cruise est un acteur de la physicalité et qu'il peut avoir une approche presque slapstick de son propre corps — un talent qu'il n'a finalement exploité que ponctuellement au cours de sa carrière.


Enfin, il est étrangement symbolique que Digger soit le dernier film de la Warner indépendante avant son absorption par Paramount : une farce sur un monde qui sait qu'il court à sa perte mais continue malgré tout à produire le spectacle de sa propre chute.

Et c'est peut-être ce qui rend le film finalement si déprimant. Derrière son grotesque, son cabotinage et ses effets de mise en abyme, il ne laisse entrevoir que très peu d'issues : tout le monde sait, tout le monde comprend plus ou moins ce qui se passe, mais la machine continue.


Je ne serais d'ailleurs pas surpris que Digger soit réévalué dans quelques années. Pas nécessairement comme une grande satire universelle, mais comme un objet ayant saisi avec une certaine acuité quelque chose de très spécifique au milieu des années 2020 : le sentiment de vivre dans une époque parfaitement consciente des crises qui la menacent, capable de les analyser, de les commenter et même d'en faire un spectacle, tout en donnant l'impression d'être collectivement incapable d'enrayer leur cours.

CyKoNiKo
7
Écrit par

Créée

il y a 4 jours

Critique lue 4 fois

Digger

Digger

8

Alyson_Jensen

le 29 sept. 2026

Suivre

Tom Creuse

Sans spoilerEn cette période incertaine où l’enchaînement des crises s'accélère en intensité et en fréquence, Alejandro Gonzalez Inarritu déploie dans son dernier film Digger un état des lieux des...

Digger

Digger

5

Kelemvor

le 29 sept. 2026

Suivre

Le grand cirque de l'apocalypse

Alejandro González Iñárritu revient avec une idée assez folle pour avoir quelque chose de réjouissant : confier à Tom Cruise le rôle d’un magnat du pétrole texan qui provoque une catastrophe...

Digger

Digger

4

Cosmo_

il y a 5 jours

Suivre

La pièce dans la machine à ego

Attention toutefois, il ne s’agit pas de petite monnaie ou de simple pièce jaune (on est chez un cinéaste multi oscarisé quand même, pas chez Bernadette), mais d’une pièce volumineuse, massive,...

Resident Evil

Resident Evil

7

CyKoNiKo

le 16 sept. 2026

Suivre

Why Are All the Fucking Doors Locked ?

Franche réussite que ce nouvel opus. Enfin une, ai-je envie de dire, au regard de la médiocrité générale des adaptations cinématographiques de la franchise.Entendons-nous : c’est un chef-d’œuvre...

Decorado

Decorado

7

CyKoNiKo

le 3 sept. 2026

Suivre

L'Enfer du décor

Le niveau de désespoir existentiel et de cynisme du réalisateur a augmenté d'un cran depuis son film d'animation précédent, Unicorn Wars : après avoir passé à la moulinette les thèmes de la guerre et...

Digger

Digger

7

CyKoNiKo

il y a 4 jours

Suivre

Le monde se divise en deux catégories. Toi, tu creuses…

Tout d'abord, je pense qu'il faut évacuer quelques constats sur l'œuvre pour pouvoir l'apprécier à sa juste valeur : Digger est un film mal aimable qui malmène son spectateur.Il lui ment sur ses...