Réalisé par Mike Flanagan, (prolifique et, soyons honnêtes, très sensible à la cause du cinéma d'horreur) Doctor Sleep avait tout du pari impossible. Faire suite au Shining de Kubrick, monument figé dans la mémoire collective soit choisir de s’avancer dans un champ de mines. Celui de la comparaison, du sacré, du film qu’on n’a plus le droit de toucher. Et pourtant, Flanagan le fait. Pas en cherchant à égaler, ni même à imiter. Mais simplement en se foutant à poil pour parler de guérison. Là où The Shining parlait de la folie qui s’installe, Doctor Sleep s’attarde sur ce qui reste après, sur cette espèce de gueule de bois du mal. Adapté du roman, le film se veut plus démonstratif que son matériel originel mais parvient, en un bon et long moment de cinéma, à retranscrire la vision de Stephen King et rien que ça ça vaut le coup, en vue des productions toutes plus flinguées les unes que les autres (des séries genre castle rock, the mist et j'en passe chiadée, des long métrages netflix peu inspirés) ou encore des meilleures (shawshank redemption, la ligne verte et shining du coup) élevée au rang de classiques. Bref, dur de se faire un nom.
Mais c'est vrai que ce Doctor Sleep à un truc, cette histoire inachevée, ces personnages laissés pour mort. Donc dès ses premières images, le film tisse les ramifications du trauma. Danny et sa mère, réfugiés dans un petit appartement anonyme, vivent dans l’ombre d’un cauchemar qu’ils feignent d’oublier. L’enfant a grandi, mais les fantômes restent : ceux de l’hôtel, et ceux de la mémoire. On comprend que Wendy, la mère, n’aura pas survécu longtemps. Usée, probablement par la peur, par la fuite, par le trauma, elle meurt et laisse l'objet de tous ses instincts maternels dans le premier volet seul au monde. Il ne reste plus que lui, à portée de l’écho du monstre. Doctor Sleep reprend donc là où son grand-frère s’arrêtait : non pas dans l’horreur spectaculaire, mais dans ses retombées.
Car c’est bien de ça que parle Doctor Sleep: des séquelles. Le film explore comment les traumatismes s’impriment et se diluent sans jamais disparaître. Danny Torrance, enfant autrefois enfermé dans un hôtel hanté par les démons (les siens, ceux de son père, et ceux de l’endroit même) tente avec plus de mal que de bien de se réparer. Son alcoolisme, miroir du vice paternel, devient un combat contre son héritage, un mimétisme destructeur dont il peine à se défaire. L’ombre de Jack plane, mais Danny refuse qu’elle définisse le reste de sa vie.
Flanagan filme avec ce velour coutumier: une mise en scène froide mais apaisée, qui s’autorise la mélancolie là où Kubrick imposait le glacial. Doctor Sleep parle du lien, du deuil, de la transmission. De la manière dont les enfants héritent des blessures des adultes, et comment les adultes, eux, finissent par ressembler à ce qu’ils craignaient le plus. La troupe de vampires énergivores, ces prédateurs à demi mystiques, incarne cette prédation du monde adulte sur l’innocence : elle prolonge le geste de The Shining, où le père, déjà, devenait la menace. Ici encore, le monstre porte nos visages.
Mais avant même de retourner dans l’obscurité, Danny apprend à s’en servir autrement. Son pouvoir, autrefois source d’effroi, devient un outil d’apaisement. Dans la maison de repos où il travaille, il accompagne les mourants, les rassure, murmure à leur esprit que “ce n’est pas si terrible”. Il se fait passeur, guide entre deux mondes, et trouve dans cet usage du don une forme de grâce. Ce qu’il fait pour eux, il aurait aimé qu’on le fasse pour lui : aider à ne pas avoir peur. Ces scènes, calmes, presque lumineuses, sont les plus douces du film qui autrement baigne dans une forme de noirceur mélancolique, parce qu’elles explorent l'idée que le “shining” n’est pas seuleument une malédiction.
Et enfin, le retour dans l’hôtel. Flanagan ose rouvrir les portes de l’Overlook, et ce moment-là, tout spectateur de Shining le ressent comme un peu plus qu'un frisson mais la réouverture d'une plaie que l'on pense cicatrisé (faut le dire: bien joué). Ce n’est plus un hôtel, c’est un mauvais souvenir pour tout le monde. En quelques scènes Doctor Sleep rend hommage à Shining mais s'en émancipe également. Il devient une continuité plus précise, nous laissant explorer ce lieu emblématique du genre horrifique dans plus de détail et nous en faisant revisité d'anciens plus poussiéreux et mornes. Chaque couloir, chaque pièce, semble habité son fantôme. Le film bascule alors dans une sorte de rêve inversé, une visite guidée dans ce cauchemar. Danny y retrouve les silhouettes de son passé, l’écho de son père, et cette étrange familiarité du lieu qui l’a presque détruit. L’Overlook, ici, devient l’esprit même du trauma: monumental, figé, et qu’il faut enfin brûler. Les vampires également sont de la partie, sonnant le constat que rien de réellement vivant n'a sa place dans l'Overlook. Ce dernier, un réel personnage de cette saga en somme, prendra possession de Danny et il nous semble que la boucle soit bouclé, sans ce dernier élan héroïque.
Et puis on a aussi ce moment suspendu : la scène du bar. Le peek du film en terme d'écriture et de dialogues. Danny, revenu à l’Overlook, s’assoit au bar. Le barman lui parle doucement, d’un ton trop familier. Il lui offre un verre, “juste un petit pour calmer la douleur”. Le dialogue s’étire, faussement bienveillant, et glisse vers le souvenir de sa mère, des mouches qui cachaient intégralement son visage le moment venu. Danny évoque sa peine, sa solitude, et ce barman, sous ses airs compatissants, s’avance comme un miroir déformé : celui de Jack Torrance, son père, ou plutôt une copie malveillante de lui. Flanagan joue ici la frontière du simulacre. Ce n’est pas Jack, mais c’est tout comme. Un écho façonné par l’hôtel, un écho en Danny lui-même, une ombre qui parle avec sa voix. Et dans cette conversation, magnifique de tension, on entend tout ce que Danny a passé sa vie à fuir : la tentation, la nostalgie du vice, la promesse du réconfort qui détruit. Le verre posé sur le comptoir devient l’objet maudit, le même que celui qui avait fait basculer Jack, proposé par la même entité qui la détruite et que Danny, cette fois, refuse. Ce refus silencieux, presque banal, vaut toutes les purges spirituelles.
Avant la conclusion, dans cet enfer revisité, après un mexican stand-off avec les vampires des âmes, dans un cheminement douloureux et action-packed, Danny la reverra, sa maman (c'est pas moi qui pleure, c'est toi). Un bref instant, simple, déchirant. Comme si tout le film n’avait tendu que vers ça : un adieu dans le sacrifice. L’enfant qui tremblait sous les cris du père, qui a tenté de fuir ses démons dans l'alcool est finalement devenu un homme capable de faire face et de dire au revoir. Ce plan, cette douceur, referme la plaie ouverte qu’était The Shining et là où Kubrick terminait sur le sourire figé de Nicholson dans le marbre, Flanagan termine l'histoire dans une caresse de la paume de sa femme et de son fils.
Alors oui, les critiques l’ont souvent jugé à l’aune de son aîné, comme un spin-off tiède, une extension inutile d’un chef-d’œuvre auto-suffisant. Mais Doctor Sleep ne cherche pas la à égaler un classique mais à proposer une adaptation fidèle permettant aux fans (du film en tout cas) de fermer la page.
Ce n’est pas un film parfait, il souffre par exemple de certaines longueurs et de vampires énergivores parfois peu mémorables, mais c'est une suite honnête qui s'inscrit comme un moment terriblement intéressant, émotionnellement chargé et défiant ce qu'on considère comme étant un "grand film d’horreur". Doctor Sleep est une méditation sur la mémoire, la dépendance, et la transmission des flaws et des traumatismes. Pour dire, simplement : on ne se défait jamais complètement de ce qui nous hante, mais on peut apprendre à vivre avec. A nous de faire le choix de ne pas l''infliger à nos enfants. Et parfois, en les regardant une dernière fois dans les yeux, on peut même leur dire au revoir tel que nous étions fait, non comme nous avions été construis. Bref, j'ai chialé .