Paradoxe intéressant : alors que F1 bénéficie de cette qualité rare de n’appartenir – pour le moment – à aucune franchise hollywoodienne, toute son exposition fonctionne comme s’il s’agissait d’une suite, très clairement pompée sur ce qui fit le succès du précédent film de Joseph Kosinski, Top Gun : Maverick. Retour du vieux briscard opposé à la nouvelle génération, musique à l’ancienne, comportement solo contre accrocs aux médias, rien ne manque, et le film est clairement écrit à la gloire de Brad Pitt, comme le précédent perpétuait le mythe Tom Cruise. Les boomers sont là pour rester, et Brad nous la joue Clint, calcule autant sa trajectoire sur la piste que sa démarche, ses sourires et l’inclinaison de ses sourcils – avec, reconnaissons-le, un charme certain.
F1 n’a rien d’original, et il peut être pertinent de dissocier ses différents niveaux d’écriture pour définir ce qui lui permet de se distinguer du lot commun des inepties estivales que nous déverse Hollywood chaque année.
L’écriture générale est la plus pénible à subir. Les arcs sont phagocytés par les tropes les plus éculés, de l’accident traumatique du passé à la love story fonctionnelle et sans âme, en passant par les concours de virilité sportive à renfort de punchlines sur-écrites. C’est à elle qu’on doit les longueurs du film, et tout ce fatras psycho à Las Vegas parfaitement dispensable, ainsi que ce méchant inutile qui semble sorti d’un Disney. C’est à elle, enfin, qu’on doit cette morale d’un cynisme à toute épreuve, nous clamant que les médias, les sponsors, et les followers ne sont que du bruit par rapport aux vraies valeurs, ce que vient confirmer le tunnel de pubs partenaires avec le film qu’on s’est mangées pendant 20 minutes avant le début de la projection.
Mais à cette structure pénible correspond un deuxième niveau d’écriture : celui des courses à proprement parler, qui constituent la matière première du film. Sur ce point, force est de reconnaître le talent des scénaristes, parvenus à rendre parfaitement divertissant un sport dont votre serviteur ne connaît rien, si ce n’est ce que des films comme Le Mans 66 ou le très séduisant Rush avaient pu lui apprendre. La tension entre élans solo et esprit d’équipe, toutes les ruses avec les règles pour renouveler les enjeux (évidemment peu crédibles à si haute dose), les recherches techniques pour gagner quelques centièmes permettent au récit de dépasser la peu séduisante promesse d’une série de tours de pistes où il s’agirait simplement de doubler l’adversaire.
Car si tout se joue sur la piste, c’est par l’écriture visuelle qu’il faudra le rendre palpable. Et sur ce troisième niveau, Kosinski tient clairement ses promesses. Alternant avec intelligence la précision technique (inserts sur les pédales, les commandes, le chrono des arrêts en box, les graphiques des pistes), le chaos de l’action par le frisson du danger et la fluidité générale de la vitesse, le cinéaste livre une partition qui convainc. Le jeu sur les échelles et les points de vue s’insère dans un montage particulièrement efficace, du cockpit aux prises de vues aériennes, toujours soucieuses de montrer les spécificités des villes parcourues ou la variation climatique. Indice assez rare de l’efficacité de la mise en scène : on oublie assez rapidement de se questionner sur la nature des images offertes (CGI ? Practical ?) pour se laisser simplement porter par l’immersion. Et si l’on lève les yeux au ciel devant l’une des recettes éculées du premier niveau d’écriture, le fameux setup/pay-off de Sonny évoquant ce moment rare d’un envol qu’il n’atteint que très rarement, l’accès à cet état, lors du final (et avant les pénibles et évitables conclusions à rallonge) a tout de la véritable récompense. Un pur mouvement, dénué de paroles, un élan : du cinéma, en somme.
(6.5/10)