Il y a dans "Fjord" quelque chose qui ressemble à un cauchemar dont on ne parvient pas à se réveiller, - non parce que la réalité y serait déformée, mais précisément parce qu'elle ne l'est pas. Cristian Mungiu filme le réel avec la rigueur froide d'un documentariste, et c'est justement cette probité qui rend l'expérience insupportable. On voudrait pouvoir mettre en doute ce qu'on voit. On ne peut pas.Une famille roumaine évangélique, des marques sur le corps d'un enfant, et aussitôt la machine se met en branle, implacable, sourde, certaine d'elle-même. Ce qui frappe d'emblée, c'est la vitesse.Avant même qu'on sache d'où viennent ces ecchymoses, le protocole est déclenché. La présomption d'innocence n'a pas le temps de s'habiller qu'elle est déjà condamnée. On aurait voulu que le film exagère. Il n'exagère pas.
Mungiu est trop honnête pour nous offrir le confort du manichéisme. La raideur du foyer Gheorghiu est là, visible, inconfortable. L'éducation y est sèche, la foi y est corps et âme. On comprend que cette famille dérange, qu'elle inspire une méfiance instinctive à une société scandinave qui a érigé le progressisme en dogme d'État. Mais c'est précisément là que le film fait mal : l'aveuglement doctrinaire d'un système qui se croit protecteur n'est pas moins écrasant que celui qu'il prétend combattre. Le biais idéologique n'a pas changé de camp, ' il a simplement changé de visage.
Les scènes de procédure sont les plus éprouvantes. Des enfants qui ne maîtrisent pas la langue interrogés sans leurs parents. Un père contraint de signer un aveu de culpabilité pour recouvrer sa liberté, aveu qui deviendra pièce à charge. Un compromis civil où la réunification familiale est conditionnée à la reconnaissance de fautes peut-être inexistantes.
On pense à Kafka, bien sûr. Mais aussi, comme le suggère le film lui-même par sa photographie quasi monochrome, à ce froid luthérien qui traverse Fanny et Alexandre de Bergman, où la cruauté se drapait déjà dans la sévérité du saint.
Et puis, en filigrane de tout cela, il y a Noora et Elia, deux adolescentes que tout sépare et qu'une amitié silencieuse réunit. C'est peut-être là, dans cette sororité discrète, que bat le cœur du film. La folie légère de l'une tempère la douleur de l'autre, la solidité tranquille de la seconde apaise la fièvre de la première.
Mungiu semble nous dire que l'avenir, s'il existe, n'est pas dans les institutions ni dans les certitudes collectives, mais dans ces liens que deux êtres nouent malgré tout, entre eux, à l'abri du bruit du monde.
"Fjord" est un film qui oppresse et qui nous imprègne bien après le générique, longtemps après. Une Palme d'or qui ne console pas, mais qui oblige.