En un mot, l’histoire, inspirée d’un fait réel survenu en 2015 : un couple venu de Roumanie s’installe en Norvège avec ses enfants (dont un nouveau-né). Le père est roumain et la mère norvégienne et sont tous deux chrétiens rigoristes. Rien ne semble indiquer une difficulté d’intégration, mais un évènement va créer une sorte de choc des cultures : une enfant porte des traces sur son corps qui peuvent passer pour des coups – d’autres interprétations sont possibles mais, à défaut d’investigation, c’est cette hypothèse qui est privilégiée par les services de protection de l’enfance. De là, un engrenage qui conduit au placement des enfants (y compris le nourrisson) et au procès des parents pour maltraitance.
Fjord est un film subtil quand il décortique la façon dont une procédure destinée à protéger les enfants peut, si les parents sont innocents (ce qu’ils semblent être, mais sans qu’on en soit sûr), leur faire vivre un enfer kafkaïen, mais il est lourd quand il se transforme en une sorte de manifeste qui veut mettre en regard ce qui est présenté comme deux idéologies voulant à tout prix protéger l’enfance pour l’une, le patriarcat pour l’autre. Et c’est ce qui rend impossible de parler de Fjord sans s’interroger sur la polémique qui a suivi, lancée ou entretenue par le réalisateur lui-même. Impossible, car le film même semble avoir été réalisé avec cette intention – et c’est assurément ce qui en fait la faiblesse.
Car Fjord a tous les dehors d’un film à thèse, à ceci près qu’on ne sait pas laquelle il défend, tant il organise la possibilité de tout dire de tout (en s’en défendant en même temps) sans toujours permettre de distinguer les principes d’un système des effets qu’il produit, ses dysfonctionnements de son fonctionnement ordinaire, les intentions des individus de leur soumission parfois insue à une idéologie. Et cela aussi bien pour le système de protection de l’enfance en Norvège que pour les fondamentalistes qui soutiennent une éducation « traditionnelle » que semblent garantir la fessée, les privations et, plus largement, les choix unilatéraux des parents. Le problème du film est que, malgré sa prétention à scénariser le doute et l'incertitude, il organise en fait le besoin de trancher : au lieu de styliser les positions, il les caricature, ce qui peut conduire les spectateurs à y trouver la thèse qu’ils veulent y voir... De fait, si ce film a pour thèse l'indécidabilité des thèses, il l’avance en truquant quelque peu les conditions de cette indécidabilité. Car la symétrie qu’affiche le film ne se réalise pas vraiment dans sa mise en scène : celle-ci conduit affectivement le spectateur à se placer du côté des parents et des enfants séparés contre leur gré ; et si le doute comme les sentiments sont aussi incarnés par des personnages extérieurs à la famille, la protection de l’enfance, quant à elle, reste représentée davantage par des fonctions institutionnelles que par des affects.
Cela dit, si en effet Mungiu semble mettre sur le même plan deux idéologies, il me semble excessif de voir dans ce film une charge contre la Norvège, ses services de protection de l’enfance et son système libéral : certes, le film montre qu’un système administratif et judiciaire peut, sur un fond de préjugés culturels, en arriver à de graves dysfonctionnements ; que des individus, aveuglés par leur mission, peuvent ne rien voir de l’inhumain qui se joue ; qu’un système peut contredire ses idéaux (par exemple quand l’institution demande à la mère d’arrêter de travailler, prescrivant ainsi un modèle familial traditionnel qu’elle condamne par ailleurs). Mais suffisamment d’indices donnent à penser que ce ne sont pas les principes mêmes du système que le film condamne : qu’on pense simplement à la scène où les enfants placés dans une famille d'accueil éprouvent la liberté de mouvement et de choix. En revanche, je me demande comment il est possible de trouver, dans la mise en scène qui en est faite, la moindre chose de sympathique chez les militants chrétiens du film… Et s’offusquer que le film suggère que des principes, religieux comme laïcs, puissent s’ériger en dogmes, c’est presque lui donner raison !
Le pire pour moi est que cette polémique invisibilise ce qui pourtant me semble essentiel dans le propos du film, qui peut finalement donner un sens à la symétrie qu’il construit entre les deux points de vue : il montre bien la violence subie par les enfants, qui sont absolument niés par tous ceux qui, de la justice à la religion, prétendent parler et agir pour leur bien, ballotés qu’ils sont au gré de logiques idéologiques qui les dépassent. Car le paradoxe est que, dans les deux camps, l’enfant dont on proclame défendre l’intérêt est précisément celui dont le désir et la parole ne comptent pas : objets de toutes les attentions, les enfants finissent ainsi par n’être plus sujets de rien.