Après près de vingt ans de développement, le réalisateur mexicain Guillermo Del Toro réalise enfin son rêve : adapter "Frankenstein", le roman culte de Mary Shelley, sur le grand écran. Après plus d'une cinquantaine de films s'intéressant au scientifique et à sa création, cette version peut se vanter d'être l'une des trois seules à véritablement adapter le roman, la plupart des autres suivant la formule simplifiée du classique de James Whale sorti en 1931, dont l'iconographie est gravée dans les esprits comme immuable. Et pourtant...
Avant toute chose je dois préciser mon rapport au cinéma de Del Toro. J'ai toujours adoré son style et son univers, mais je n'avais jamais réussi à accrocher à ses films. Allant du médiocre ("Blade II", "Pacific Rim") au très moyen ("Mimic", "Cronos"), j'avais pu apprécier certaines qualités de "L'Échine du diable" et "Crimson Peak", mais les seuls que j'aimais vraiment bien étaient "Le Labyrinthe de Pan" et "Hellboy", avec quelques réserves malgré tout. C'est véritablement avec "La Forme de l'eau" que j'ai commencé à me réconcilier avec le réalisateur, à travers sa relecture romantique du classique "L'Étrange Créature du lac noir", ainsi qu'avec ses trois films qui ont suivi, qui sont tous les trois des adaptations dont j'étais déjà bien familier des œuvres originales. J'ai toujours trouvé que dans le résultat final, ses films n'étaient jamais à la hauteur de sa vision.
Et soyons clairs aussi sur ce point : "Frankenstein" est un de mes romans préférés.
Une adaptation de "Frankenstein" par Del Toro, c'est une évidence : la monstruosité de l'homme face à l'humanité du monstre a toujours été le thème central de sa filmographie, et cette version lui permet surtout de développer une vision plus gothique que la plupart de ses précédentes incarnations, plus proche d'un film de la Hammer de la grande époque, le romantisme lyrique en plus.
Ici, pas de doute sur qui est vraiment le monstre, mais là où on perd en subtilité, on gagne en sensibilité. Et comme souvent chez le maître mexicain, c'est somptueux, grandiloquent, et même épique par moments, tant visuellement dans les décors, costumes et effets spéciaux, que dans l'intensité du récit, et l'incarnation de ces personnages, depuis longtemps des piliers de la dramaturgie, ici réiconisés pour une nouvelle génération.
Car oui, le trio Oscar Isaac, Jacob Elordi et Mia Goth est profondément habité et fonctionne à merveille, sans qu'on ait jamais l'impression de tomber dans la redite par rapports aux précédents films. La partition mélancolique d'Alexandre Desplat mérite également d'être mentionnée car elle habille habilement l'univers gothique du film.
Je dois quand même émettre quelques réserves vis à vis de certains effets spéciaux numériques, notamment dans les décors et certaines visions fantasmagoriques, ainsi que sur le personnage incarné par Christoph Waltz, qui fait un piètre remplacement pour le personnage d'Henry Clerval, qui aurait mérité de faire partie de ce métrage.
Mais là où le film triomphe selon moi, c'est qu'il a parfaitement réussi à adapter l'esprit et la philosophie de l'œuvre originale, sans réduire la créature à un vulgaire archétype de monstre destructeur, comme la version Boris Karloff (que j'adore malgré tout), ni trop les déformer par ses choix artistiques, et enfonce profondément le clou de l'inhumanité pour le docteur Frankenstein. Au cas où c'était pas clair.
Et surtout, le fait que ce film est enfin à la hauteur de la vision de son créateur. Pour la première fois, Guillermo Del Toro arrive à trouver un équilibre parfait entre ce qu'il voulait faire, et ce qu'il a fait. Le film est aussi beau et fort que ce qu'il imaginait dans sa tête à la base, et pour un amateur de films de genre comme moi, c'est un sacré soulagement de pouvoir enfin adorer un film de ce grand maitre de l'étrange.