Avant d’être le concept de Jumpers, l’animal-machine fut une expérience de pensée pour Descartes. Il s’agissait de montrer que l’animal est sans conscience, en affirmant qu’un automate, qui en imiterait parfaitement le mouvement et l’apparence, en serait indiscernable. Après tout, la bête n’obéit-elle pas à l’instinct, comme l’automate à son programme ? Et si elle avait des pensées, ne nous les signifierait-elle pas, au moins par une espèce de langage des signes ? Descartes en convenait, l’animal s’exprime pour communiquer, mais seulement ses émotions et ses besoins − ce que nous prenons pour des pensées, les nôtres étant pétries d’émotions et de besoins. Cela avait pour mérite de nous prémunir de l’anthropomorphisme. Car il partait du constat suivant : « l’esprit humain ne peut pénétrer dans [le cœur des animaux] pour savoir ce qui s’y passe » (1). Or, cette subjectivité animale, voilà que la réflexion contemporaine tend à lui rendre justice (notamment au sein du post-humanism). L’animal-machine est ainsi devenu l’emblème du spécisme, le comble de l’homme s’autoproclamant maître et possesseur de la nature.
Il est donc original de voir Jumpers, le nouveau Pixar, concrétiser cette idée d’animal-machine pour en faire le meilleur moyen d’approcher la subjectivité animale. Cette technologie, reprise d’Avatar, une jeune garde-forestière s’en empare pour alerter la faune d’un étang, menacé par un chantier de rocade (leur A69). En répétant qu’humains et non-humains sont « dans le même bateau », le film se revendique par-delà nature et culture. Pour autant, cette critique de l’anthropocentrisme n’est pas vraiment mise en forme. C’est que l’avatar offre un faux-semblant d’acculturation : franchir l’altérité comme une simple barrière de la langue, c’est nier cette altérité, paradoxalement. La traversée de Mabel ne nous révèle que les animaux, en fait, pensent comme nous. On en revient au « préjugé d’enfance » que dénonçait Descartes.
Alors est-il sévère d’en faire le reproche à un film destiné aux enfants ? Qui plus est à une pure fiction reposant sur des conventions, se signalant comme telles. Je pense à cette bascule au niveau des yeux qui, de billes opaques du point de vue des humains, deviennent des pupilles sur fond blanc, bien directionnelles et expressives. Tout en se signalant factice, cette convention offre un va-et-vient au comique irrésistible, quand les invectives du castor se réduisent à de petits cris aigus et trop mignons. On pourrait donc écarter le problème de l’anthropomorphisme. Mais une chose est de doter la faune de pensées humaines, une autre de plaquer sur elle notre culture, monarchique qui plus est. Cette image du roi castor, surplombant depuis son monticule une foule prosternée, je la trouve malaisante. Elle est aussi déjà vue (on se rappelle le roi lémurien de Madagascar). En plus, les vrais castors ont une hiérarchie familiale, sans chef. C’est pourquoi je préfère les moments où l’altérité brute surgit, comme avec l’usage compulsif des émoticones par les bêtes.
Sévère, cette critique l’est aussi dans la mesure où l’anthropomorphisme est peut-être indispensable au comique. Bergson le disait « proprement humain » : « on rira d’un animal, mais parce qu’on aura surpris chez lui une attitude d’homme ou une expression humaine » (2). Ce comique s’inscrit d’ailleurs dans la pure tradition des Disney. En fait, Jumpers déclare porter la nouvelle vision environnementale du monde, mais est limité par le principe d’efficacité qui fonde son classicisme. L’altérité brute, contre laquelle on bute, est peu compatible avec l’efficacité qui est de mise dans le flux d’actions-réactions classique.
Un flux superbement découpé, du reste : Jumpers est un classique au style impeccable, un film d’action savoureux et bien rythmé, qui ne laisse pas d’offrir des images spectaculaires par leur étrangeté. Comme la chute des simulacres d’arbres dans un fracas métallique, ou la désarticulation de l’androïde-Jerry « possédé » par le papillon Titus, dans une scène glaçante inspirée d’Alien autant que de L’invasion des profanateurs de sépultures (l’humain simulé sortant d’une cosse). Des Oiseaux d’Hitchcock à Terminator, en passant par Mission Impossible, Game of Thrones et même Sharknado, les scénaristes font montre d’un comique de la référence qui réjouira les adultes, et d’une grande habileté pour traverser les genres. Sans se refuser des accès de crudité, comme lorsque Mabel écrase la reine papillon et s’en essuie les mains, ou que le héron se crashe dans une boule de feu. Pixar demeure l’école du gag visuel. Mais aussi le modèle de l’esprit de suite, tant le concept de départ est toujours bien délimité et exploité jusqu’au bout.
Le concept à la Pixar offre toujours un décalage de la perception, dans la lignée des films d’aventure fantastique comme L’homme invisible ou L’homme qui rétrécit, inspirateur de Toy Story. Ici, nous aurions La femme castor (n.b. : je ne parle pas de Beauvoir). L’effet visé par ce décalage étant la défamiliarisation, pour rafraîchir notre regard. Jumpers reprend d’ailleurs la fin typique de ce genre de films : la technologie détournée est finalement détruite, mais elle aura renforcé notre attention à la vie.
Cela dit, qu’aurons-nous vraiment appris de l’être-au-monde du castor ?
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(1) Lettre à Henry More (Morus) du 5 février 1649.
(2) Le Rire : Essai sur la signification du comique (1900), PUF « Quadrige », Paris, 2012, p. 3