8
le 26 mai 2026
SuivreTraits de mémoire
Présenté en séance spéciale à Cannes 2026, Tangles de Leah Nelson adapte le roman graphique autobiographique de Sarah Leavitt sur la maladie d’Alzheimer. Un premier film d’animation 2D époustouflant,...
L'année 2026 a définitivement été l'année de l'émergence d'artistes en marge des studios traditionnels et des poids lourds de l'industrie. On a pu le voir à travers le succès de propositions de primo réalisateur ou de primo production en long métrage comme Le Corset, Jim Queen, voire sortant parfois de nulle part comme La fille dans les nuages ou même Blaise qui entame un parcours remarquable en festival face à des poids lourds de l'industrie. Parmi ces succès surprises, Tangles ("Méli-Mélo" en français parce que Nour Films s'est senti particulièrement inspiré au niveau de la traduction, voire même un peu trop) faisait parti des projets qui m'intriguait le plus en cette fin d'année. Si on peut s'interroger quant à son absence au palmarès du Festival d'Annecy 2026 (contrastant avec les retours dithyrambiques en provenance de la séance spéciale du film organisé au Festival de Cannes) face à des projets clivants voire moyennement convainquant comme Decorado (sans compter les rumeurs et l'enthousiasme général qui donnait In Waves au palmarès), le Festival de Deauville a permis de remonter les attentes puisque le film y a reçu le prix de la critique ainsi que le prix du jury ex æquo. J'avais juste une crainte de me retrouver dans la situation d'un In Waves bis, à savoir un film d'animation au sujet fort qui pouvait soit se retrouver submergé par son sujet et ne pas savoir développer plus, soit être trop tatillon sur un sujet qui et se retrouver avec un résultat très avare en proposition... chose que Tangles n'est absolument pas malgré les apparences.
Dès la scène d'ouverture, aux allures de Star Wars, le film assume une forme de simplicité, que ce soit dans son animation ou même son approche, qui va être la principale force ainsi que les principales faiblesses du long métrage. Le film cherche à essentialiser une période où l'on pourrait être tenté d'aller dans des extrêmes, négliger certains aspects de l'événement et privilégier qu'un ressenti qui éclipserait des nuances à ce qui a été vécu. L'idée est avant tout de trouver une alchimie la dure réalité des faits et une perceptions plus implicite qui participe à guider le regard des personnages vers la lecture qui vont être la leur durant tout le long métrage. Le choix du noir et blanc n'est pas anodin, tout comme le fait de résumer les visages en des points et quelques traits, car cela participe à mettre en avant la singularité du point de vu adopté, tout en mettant en avant les nuances qui constitue ce point de vu. Alors que le monde entier n'invite qu'à voir le côté sombre de la vie, où l'on pourrait croire que tout ne peut être vu qu'à travers une approche binaire, le monde révèle ses multitudes de nuances de gris qui sont autant de possibilité de choix et d'alternatives qui s'offrent aux personnages. On peut choisir de ne voir que le noir, comme lors de l'annonce du médecin ou même toutes les scènes lyriques qui illustrent le chamboulement soudain dans la vie du personnage, ou alors de voir les choses avec plus de lumières. La couleur et le fantastique viennent alors bousculer ce point de vu en le remodelant selon les événements et le ressenti des personnages. La scène d'ouverture vient ainsi nous expliquer cela avec un moment de vie sublimé par une grande tendresse pour ses personnages qui permettent de rendre l'ordinaire profondément extraordinaire, chose qui va être la démarche générale du long métrage (on y reviendra plus tard).
Cependant, cette simplicité peut aussi venir d'un manque d'expérience de la part de la réalisatrice, ainsi que des problèmes d'harmonisation de la direction artistique, qui peuvent empiéter sur le visionnage. On doit prendre un moment avant de s'habituer à l'animation qui peut paraitre extrêmement lourde à animer image par image tous les mouvements des personnages, rappelant par moment les cartoon américains des années 90/2000 comme Le géant de fer ou même Hair Love plus récemment dans une forme d'animation sur-appuyé (contrairement à l'animation moderne avec des inspirations japonaises qui économisent sur l'animation pour favoriser l'impression de mouvement). On y retrouve ainsi une approche très américaine de l'animation qui peut renforcer le récit dans une lecture très américaine de son sujet, lui même imprégné de la culture américaine, mais sonne parfois comme une forme de maladresse. Le dessin en deux dimensions peut manquer de volume et de profondeurs, donnant un aspect plat qui peine à iconiser certaines scènes, notamment les scènes de foules où les personnages peuvent très vite se perdre dans l'image lorsqu'il y a plus de quatre personnes à l'écran. Tout cela participe à un sentiment globale de film qui peine à devenir profondément marquant, avec l'absence de scènes qui immortaliserait l'évolution des personnages. On a bien la scène de mariage ou même certains instants du côté de la mère notamment durant la fête des morts qui sont très intéressants sur l'instant (avec le maquillage mexicain qui dévoilerait une nouvelle facette d'un personnage qui présage déjà sa finalité), mais on peine à immortaliser le moment, que ce soit avec une réplique ou même une construction d'image qui pourrait briser une certaine monotonie. On tombe presque dans les mêmes lacunes que In Waves qui, lui aussi, traitait d'une période de trouble amené par la maladie d'un proche, et qui pouvait lui aussi peiner à créer des scènes vraiment marquantes au point de rendre le film plus oubliable que touchant ce qui, dans le cas de Tangles, désert complètement la démarche du film. Pourtant, contrairement à In Waves, le film démontre d'une immense sincérité, d'une réflexion intense ainsi d'une implication rare qui portent le long métrage et en fait l'un des meilleurs films d'animation américain depuis dix ans.
Il aurait été extrêmement facile de tomber dans une lecture unilatérale du sujet (qu'il est préférable de découvrir vierge de tout information), de se focaliser sur la dégénérescence qu'amène la maladie, sur une représentation de l’Amérique à travers des membres d'une famille qu'on est prêt à déshumaniser au profit du propos politique, ou même sur la représentation queer dans les années 90. Pourtant, si le film traite effectivement de toutes ces thématiques de manière admirable, le film fait le choix de la réflexion sur ce qui peut unir ces différentes thématiques, questionner pourquoi ces personnages ont pu porter toutes ces thématiques, et quel est le nœud centrale qui a permis à toutes ces thématiques de se rassembler. Cela permet à la réalisatrice de prendre à bras le corps toutes les thématiques avec le même degrés d'importance, le tout sans jamais survoler. Le point centrale du récit est avant tout comment cette artiste a pu organiser sa vie, parfois au détriment de sa famille et du rapport humain, et comment un événement brutal peut causer un véritable désordre émotionnel et affectif (littéralement le titre du film et le titre de la traduction du livre original: "le grand désordre : Alzheimer ma mère et moi", d'où la question de ce qu'a pu rechercher Nour Films à travers cette traduction approximative). Plus que réparer les morceaux, il faut réapprendre à vivre, non plus en essayant de reconstruire ce qui a été détruit, mais en vivant avec les morceaux qui restent. A l'image de la maladie qui détruit des morceaux du cerveaux, la vie du personnage principal est amené à s'effondrer, à prendre un virage qui ne peut être contrôlé et dont chaque essai allant à contre-courant ne fait que plus de dégâts. Il y a évidemment une part de prise de conscience de la maladie (chose que la famille apprend à reconnaitre et à ne pas éclipser), mais aussi de tous les mécanismes construit par chacun afin de vivre selon ses propres règles mais sans jamais penser aux autres. On pourra toujours reprocher la manière dont les sœurs sont écrites l'une avec l'autre qui est un peu brouillonne. On a une volonté de scinder l’Amérique en deux camps mais, mis à part des tensions familiaux, on peine à capter les raisons précises de leurs disputes, surtout si c'est lié à l'orientation sexuelle du personnage principal. C'est traité un peu trop du point de vu du personnage principal, pas assez dans un point de vu plus globale pour retenir ce qui a pu diviser, ce qui ne nous permet pas de mieux voir la beauté des réunions. Mais à part cela, le film est écrit et pensé avec énormément de finesses, ainsi qu'une justesse inimitable. On sent que la réalisatrice a un immense talent pour construire des scènes, géographiquement et narrativement, qui peuvent en un instant figer l'instant dans un instantané percutant et profondément bouleversant. L'un des exemples qui me vient en tête reste la scène du mariage ou même une scène dans un couloir où le personnage principal pleure dans une serviette, où l'on sent une recherche du moment intime, jamais capturé de manière évidente, toujours au plus près de situations pouvant parfois être anodine, mais qui par leur traitement procurent d'immenses moments d'émotions.
Tangles donne à voir ce que l'Amérique sait faire de meilleur. C'est une expérience d'une élégance pur et d'une sensibilité rare dont on peut difficilement ressortir indemne. C'est une lettre d'amour qui ne peut que toucher juste et dont le regard bienveillant bouleverse autant qu'elle réconforte. S'il est vrai que j'aurais aimé être d'avantage marqué par différents moments d'émotions, je reste habité par une beauté indescriptibles et profondément déchirants qui a traversé mon visionnage, et qui me pousse à attendre avec impatience l'occasion de les revivre à nouveau.
17,75/20
N’hésitez pas à partager votre avis et le défendre, qu'il soit objectif ou non. De mon côté, je le respecterai s'il est en désaccord avec le mien, mais je le respecterai encore plus si vous, de votre côté, vous respectez mon avis.
Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Les meilleurs films de 2026
Créée
il y a 3 jours
Critique lue 4 fois
8
le 26 mai 2026
SuivrePrésenté en séance spéciale à Cannes 2026, Tangles de Leah Nelson adapte le roman graphique autobiographique de Sarah Leavitt sur la maladie d’Alzheimer. Un premier film d’animation 2D époustouflant,...
10
le 14 sept. 2026
Suivre<span style="color: rgb(170, 187, 204);">Prix du Jury et Prix de la Critique en compétition au festival de Deauville, visionné dans le cadre du Jury Canal+</span><span style="color:...
5
le 14 sept. 2026
SuivrePourquoi l'animation? La bande-dessinée, je ne l'ai pas lue, mais je suppose qu'elle permettait d'accéder à une certaine intimité, à ces moments suspendus de case en case que ne traduit pas le récit...
10
le 20 sept. 2024
SuivreIl est difficile pour un studio d'entamer un nouveau chapitre de son histoire. Chez Disney, après la mort de son créateur, il y a eu tout un bouleversement qui a poussé le studio à se réinventer et à...
9
le 21 déc. 2022
SuivreIl n'est pas rare que les contes, ainsi que les récits de la littérature orale, commence par "il était une fois...", "Il y a bien longtemps" [...] Le temps de la mémoire nous situe dans une longue...
5
le 2 mars 2026
SuivreIl est devenu un sport international que de taper sur les propositions Disney. C'est notamment le cas des propositions modernes Pixar qui, en plus d'être assimilés de manière injuste aux productions...