Nuremberg
6.3
Nuremberg

Film de James Vanderbilt (2025)

Ils avaient Göring. Ils ont filmé Kelley

Pourquoi faire un film sur Nuremberg ? C’est une vraie question. Un documentaire aurait suffi.


Là, on a droit à une reconstitution très propre, très appliquée, très “film de collège projeté en fin d’année”, centrée sur la relation entre le psychiatre Douglas Kelley et Hermann Göring. Début du film: Göring tente son petit numéro. Il fait semblant de ne pas parler anglais : « Mein Gott, what is ze word already ? » Puis il se confie, raconte des anecdotes, joue le rôle du général excentrique, bon vivant, presque attachant. Et là, surprise (mais vraiment toute petite surprise, hein) : ah oui, il est aussi l’un des architectes de la Solution finale. Et le film nous présente ça comme un twist. Un twist. Comme si on allait se lever de notre fauteuil en s’écriant : « Quoi ? Göring, nazi ?! Mais personne ne m’avait prévenu ! »


Kelley, le psychiatre, se met ensuite à faire une crise d’adolescence émotionnelle en découvrant que zut alors, son copain de cellule n’était pas juste un comique en uniforme.

Le pauvre. Trahi par un nazi. Qui l’aurait cru ?

Le film avance à une allure pépère, sans jamais s’éloigner d’un centimètre de ce que nous savons déjà. Aucun inconfort. Aucune surprise. Aucune profondeur.


Même la manipulation de Göring est plate : il ne parle pas anglais au début puis au procès, il fait deux pirouettes rhétoriques, lève un sourcil, et tout le monde applaudit. Mais argh, il a été piégé par notre bon psychiatre américain et par le juge britannique. L'honneur est sauf.

On ne ressent ni le danger intellectuel, ni l’ambiguïté, ni la puissance du personnage. C’est un Göring version détox, allégé, vegan-friendly, pensé pour ne pas troubler l’estomac du spectateur.


Et les acteurs… Ils sont bons, mais trop sages. Ça manque de folie, de grandeur, de ce truc qui ferait croire un instant qu’on a affaire à des monstres historiques, pas à des profs d’histoire déguisés. Le plus ironique ?


Ce que le film ne montre pas, c’est précisément ce qui aurait dû être au cœur du récit :

le procès fabuleusement théâtral, provocateur, dangereusement brillant, mené par un Göring en roue libre. Parce qu’en vrai, Göring c’était : Un génie de la rhétorique (du moins dans ce contexte-là), un manipulateur olympique et un tueur convaincu… mais très à l’aise pour expliquer que tout est de la faute des autres.


Le type arrive à Nuremberg en se disant : « Bon, je risque la corde. Alors autant passer à la postérité. » Et il s’y emploie avec joie. Avant même l’ouverture du procès, il annonce: « Je suis décidé à entrer dans l’histoire allemande comme un grand homme. Si je ne puis convaincre la Cour, je convaincrai au moins le peuple allemand que tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour le grand Reich allemand. Dans cinquante ou soixante ans, il y aura des statues de Hermann Goering dans toute l’Allemagne ; des petites statues, peut-être, mais dans chaque foyer ! »


Son plan ? Trois axes simples :

Défendre TOUT le régime, même Hitler — parce que loyauté, c’est important.

Traquer la moindre erreur dans l’acte d’accusation pour décrédibiliser le tribunal.

Jouer au faux modéré : “Moi ? Antisémite ? Jamais voyons ! J’ai même connu un Juif une fois, très gentil.” Et ça fonctionne. Car il est inclassable dans le phénomène nazi. Et c'est bien la le problème. Goering est un personnage d'une folle complexité.


Hermann Göring s’avance au procès de Nuremberg comme un paradoxe vivant. L’homme que l’on présente comme le « nazi numéro deux » se dépeint lui-même non comme un doctrinaire fanatique, mais comme un patriote exalté, prêt à tout pour la résurrection de l’Allemagne. Il est exact que Goering, dont le parrain et le demi-frère étaient juifs, n’était pas personnellement antisémite ; il considérait même l’extermination des Juifs dans les camps de concentration comme un crime dont le Reich et ses dignitaires seraient rendus responsables en cas de défaite. Mais lorsque Hitler avait décidé, Goering ne réfléchissait plus : « Je n’ai pas de conscience ; ma conscience s’appelle Adolf Hitler », avait-il coutume de dire. Il avait notamment sauvé les deux sœurs juives qui l’avaient recueilli et soigné après qu’il eut été blessé lors du putsch de 1923, et ordonné que tout Juif décoré par l’armée allemande soit libéré des camps de concentration.


Ce double mouvement — une rationalité presque libérale mêlée à une soumission totale — constitue le cœur du personnage. Göring n’est pas un idéologue : c’est un ambitieux, un acteur politique possédé par la vision d’une Allemagne relevée de sa déchéance. Il croit à la grandeur nationale. Il ne partage pas entièrement la psychose hitlérienne, mais il lui prête main-forte par fidélité, discipline et par goût du pouvoir.


Au tribunal, il joue de cette ambiguïté avec un talent certain. Il se présente en chevalier loyal, défenseur d’un Reich meurtri par Versailles et menacé par le bolchevisme. Oui, dit-il, les nazis ont pris le pouvoir par des voies illégales, mais « pour le bien de l’Allemagne ». Oui, ils ont écrasé l’opposition, mais parce que l’opposition aurait fait pire. Oui, ils ont brisé les libertés, dissous les parlements, supprimé les syndicats, mais ce n’étaient que des « obstacles au progrès ». La démocratie ? Une expérience contingente, bonne pour certains peuples, inadaptée à l’Allemagne de l’après-guerre.


Il déroule ainsi une argumentation méthodique, glissant sans cesse du prétexte à la comparaison relativisante. S’il y eut Anschluss, Sudètes, démantèlement de la Tchécoslovaquie ou invasion de la Pologne, ce fut, selon lui, sous la pression des circonstances, des erreurs d’autrui, ou d’innocentes incompréhensions diplomatiques. Il aurait plaidé pour la retenue, conseillé la prudence, tenté d’éviter les excès. Lorsqu’il ne peut nier, il minimise ; lorsqu’il ne peut minimiser, il se défausse sur les morts : Goebbels pour la Nuit de Cristal, Himmler pour les camps, Bormann pour la persécution de l’Église, et le Führer pour tout le reste.


Face aux millions de morts, Göring joue alors sa carte la plus dérangeante : celle de l’ignorance feinte. « Même le Führer ne connaissait pas l’ampleur », répète-t-il. Himmler aurait tout orchestré dans l’ombre, en usurpant les pouvoirs, en contournant les canaux officiels. Il se présente comme un homme de l’État, non de la terreur ; comme un stratège militaire, non un organisateur de génocide.


Ce portrait qu’il tente de composer est d’une ambiguïté glaçante. Göring apparaît à la fois comme le plus habile des accusés et comme le plus cynique. Un homme qui, par moments, semble sincèrement convaincu de n’avoir servi que l’Allemagne — et qui en même temps sait exactement comment manipuler les mots pour recouvrir ses actes. C’est cette complexité — entre charme, intelligence politique, brutalité d’apparatchik et sens aigu du théâtre — qui fait de Göring, à Nuremberg, l’accusé le plus déroutant. Il n’est ni le monstre sans visage ni l’idéologue fanatique : il est l’architecte pragmatique d’un régime criminel, un homme qui a compris très tôt comment fonctionne le pouvoir, et qui jusqu’au bout croit pouvoir le sauver par la parole.


Et ça fonctionne.

Il est convaincant.

Objectivement convaincant.

Assez pour mettre mal à l’aise.

Assez pour faire comprendre le danger de ce genre d’homme.


Sauf que le film… coupe tout ça.


Pas d’immenses tirades.

Pas de mise en scène du duel verbal.

Pas de montée dramatique autour de Maxwell-Fyfe, du démontage méthodique, du mensonge construit, de l’autovictimisation permanente.


Les types avaient un matériau plus fort que du Shakespeare, et ils n’en ont rien fait. Il réussit à :


Minimiser Auschwitz comme un détail de mauvais management.

Prétendre que Himmler a tout fait en douce (« Je ne savais rien, personne ne savait rien, même Hitler, juré »).

Transformer les agressions, invasions, massacres et famines en réactions “nécessaires”.

Expliquer calmement que la démocratie est “une question controversée”.


Le pire ?

Il sait exactement ce qu’il fait.

Il joue l’humanité, la cohérence, l’amour de la patrie, la logique juridique.

Et parfois, oui : il est humain. Et c’est précisemment pour ça qu’il est terrifiant.


Mais le film ? Non.

Le film nous montre un méchant standard, comme dans un épisode de NCIS, mais en uniforme vaguement plus chic.

Le vrai Göring à Nuremberg était : cynique, manipulateur, taquin, monstrueux, extraordinairement doué pour brouiller les pistes, et parfaitement conscient du spectacle qu’il offrait.

Le film, lui, préfère nous raconter l’histoire d’un psychiatre sensible déçu dans son amitié avec un nazi. C’est mignon. Mais franchement… quand on a Nuremberg, Göring, la scène, la rhétorique, le duel judiciaire… on peut viser un peu plus haut qu’un drame psychologique tiède.


Source: https://www.retronews.fr/conflits-et-relations-internationales/interview/2024/01/20/hermann-goering-au-proces-de-nuremberg?uid=MTI5MDc0NA==

https://fr.nuremberg.media/contre-interrogatoire/20210319/150702/nous-lavons-quand-meme-coince.html

MrLambda
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le 29 nov. 2025

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