Pillion
6.8
Pillion

Film de Harry Lighton (2025)

Depuis quelques mois que j’en avais entendu parler en terme enthousiastes par l’équipe du podcast ‘Réalisé sans trucage’, j’avais hâte de découvrir Pillion, premier long-métrage du britannique Harry Lighton. Malheureusement peu distribué (étant donné son sujet qui pourrait faire s’hérisser les poils de tout ce que notre pays compte de puritains), j’ai dû faire 45 minutes de route pour rejoindre un cinéma qui le diffusait, non loin de Montélimar (big up au cinéma Le Regain, au Teil). Et j’ai adoré l’expérience.

Et si l’on doit choisir un seul qualificatif pour Pillion, c’est celui d’iconoclaste.

Le pitch l’est tout autant : Colin est un jeune homme un peu coincé, qui, dans sa vingtaine vit toujours chez ses parents et qui semble avoir renoncé à une relation amoureuse avec un autre homme – l’une des premières scènes du film est justement un rencard arrangé par sa mère qui désespère de voir son film chéri célibataire. Colin va rencontrer Ray, un apollon, une gravure de mode, qui se révèlera être un dominateur BDSM cuir et motard. Commencera alors une relation, autant passionnée qu’ambigüe entre les deux, qui questionne, de nombreuses manières, la nature des relations amoureuses et sensuelles.


D’abord, quel plaisir de voir transposée au cinéma une relation BDSM qui soit traitée avec respect et bienveillance. On est loin du très puritain 50 Shades of Grey (tant les romans que les films, que je n’ai d’ailleurs ni lu, ni vu), qui édulcore la relation de domination pour passer le tamis de la censure (tout en étant à peine conscient de la vraie nature de la domination à l’œuvre dans le récit, celle de la domination économique).

On est également loin de l’atmosphère glauque et limite d’un Cruising (même si j’adore ce film), qui se voulait – on ne refait pas Friedkin – une manière de choquer le bourgeois en montrant de manière crue (et un peu fantasmée), les bars gays newyorkais des années 80, et leur backrooms. Ainsi, comme Harry Lighton le dit en interview, il a cherché à s’écarter de l’iconographie cuir BDSM classique issue notamment des dessins de Tom of Finland – veste noire, casquette, Harley Davidson – pour caractériser son personnage de motard tout en cuir blanc et moto colorée.

Quelque part entre les deux, Pillion traite avec tendresse la relation, somme toute particulière, entre Colin et Ray, comme avant tout une relation entre humains, où se rencontrent ou s’entrechoquent des habitudes, des valeurs et des passifs (sans mauvais jeu de mots). Cependant, le film n’épargne rien au spectateur de la réalité d’une telle relation, dans ses règles et dans son rapport à la sexualité, au risque de choquer les plus prudes des spectateurs. Ce choc n’est pas une fin en soi – contrairement à Friedkin – mais une manière d’approfondir la relation entre les deux protagonistes et de faire avancer le récit – qui suit en grande partie la découverte et l’épanouissement de Colin dans cet univers.

Autre grande force du film, sa matérialité sociale et économique participe à son réalisme. Contrairement à beaucoup de récits du genre, Ray – le dominateur – n’est pas un riche entrepreneur ou un aristocrate. Ray semble faire partie de la classe moyenne – on ne sait rien de son métier, cependant – il loue une petite maison mitoyenne, et sa plus grande richesse semble être la moto qu’il bichonne. Colin, lui est un prolo. Agent de parking, il vit chez ses parents, semble-t-il tant par confort que par manque de ressources financières suffisantes.

Ainsi, le ton général du film est extrêmement réussi, dans son choix de positionnement thématique de son récit, que par les personnages qu’il dépeint.

Si Alexander Skarsgård, dans le rôle de Ray, est forcément très monolithique, mis à part une séquence aux trois quarts du film, où justement son jeu plus enjoué tranche et montre tout le talent de l’acteur danois, c’est Harry Melling, qui interprète Colin, qui crève l’écran. Celui qui a longtemps été connu pour son rôle de Dudley Dursley dans la saga Harry Potter commence à prouver tout son talent – qu’avaient déjà vu les frères Coen ou James Gray – et compose dans Pillion, un personnage tendre, romantique, un peu enfantin, qu’il joue à la perfection.

La mise en scène du film n’est pas en reste, et permet, par des jeux d’échelle et de distance entre les personnages, de bien faire ressentir les dynamiques de pouvoir entre les personnages et leur lien…

Ainsi, Pillion est un film très réussi, d’un point de vue formel et narraitif, mais, pour moi, ses grandes qualités résident principalement dans son fond.

En dépeignant une forme de relation intime et sensuelle (amoureuse ?) aux antipodes des conventions hétéronormatives et vanilla (non BDSM), Harry Lighton se permet de questionner les dynamiques qui existent dans ce couple, et par extension, celles qui existent dans les couples plus « classiques ».


Harry Lighton pose d’abord la question du fantasme et comment il s’incarne dans une relation.

Comme décrit précédent, Ray, incarné par Alexander Skarsgård, est un apollon. Grand, blond, musclé, sûr de lui, il incarne un absolu fantasmagorique par excellence (dans les codes de beauté patriarcaux). Magnétique, la caméra insiste sur ce trait en l’iconisant en quasi-permanence.

Lors de leur première relation sexuelle – qui est tout sauf romantique – on voit immédiatement que Colin fantasme Ray, et c’est ce fantasme qui l’amènera à passer une nuit chez lui et à accepter sans broncher les conditions très particulières qu’il lui impose alors.

Colin, ce petit homme coincé, loin des standards de beauté, avec ses oreilles décollées, ses mauvaises dents et son léger strabisme, quelle chance avait-il de se mettre en couple avec cette gravure de mode (ce que lui fait remarquer avec justesse et un peu d’étonnement un de ses collègues) ? C’est son « sens de la dévotion » comme il le dit lui-même qui lui permet de garder cet homme dont il n’aurait jamais osé rêver être le conjoint.

Si l’homme en question n’avait pas été si beau, est-ce Colin aurait été aussi attiré et aurait « accepté » tout ce qui a suivi ? S’il se met « en couple », avec Ray, est-ce aussi par instinct narcissique de savoir qu’il peut-être avec un homme aussi parfait, dans une forme de « tokenisation amoureuse » ?


Le film pose également un regard très pertinent sur l’hétéronomie de Colin, tant dans les relations familiales que dans les relations intimes.

Au début du film, Colin, notre personnage principal est (sur-)protégé par ses parents, chez qui il vit alors qu’il aurait tout à fait l’âge de s’être émancipé pour vivre seul. Si ses parents sont au demeurant très aimant, cette proximité est presque infantilisante, notamment quand sa mère lui arrange un rencard, et lorsqu’ils s’inquiètent pour la sécurité de Colin lorsque Ray vient le chercher chez lui en moto pour la première fois (Ray a-t-il un second casque pour Colin ?), ou encore qu’ils lui posent des tonnes de questions après chaque date avec un garçon… Colin est donc un adulte assez peu autonome, du fait de parents (trop) aimants.

Lorsqu’il commence sa relation avec Ray, il est difficile de ne pas y voir une continuation de son hétéronomie. Ray décide de la plupart des choses à sa place, et des limites lui sont imposées. Ainsi, si Colin se sent bien (dans un premier temps) dans cette relation, est-ce que c’est parce que consciemment ou inconsciemment, cette position d’hétéronomie lui est confortable ? Ou est-ce parce qu’une autonomie soudaine semble difficile à imaginer pour lui ?

Au final, c’est auprès de Ray que Colin va s’émanciper, que sa rébellion contre son hétéronomie subie jusqu’ici va se produire. Cette émancipation va se traduire notamment dans une scène de déjeuner entre Ray, Colin et les parents de ce dernier, où face à la mère, qui, cherchant pour son fils une relation très hétéronormative et « classique » va être choquée par le comportement de Ray vis-à-vis de Colin. Ray va alors se faire la voix de la rébellion de Colin : la façon dont Colin vit son amour n’a pas à être changé, ni choisie par ses parents.

C’est ici la seule question à laquelle Harry Lighton apporte une réponse. Pour Colin, la relation à Ray est éminemment émancipatrice, ce qui pourrait être antinomique (soumission et émancipation), mais qui traduit la réalité de nombreuses relations de ce type.


Enfin, la thématique de la communication, dans le couple et de l’ouverture (ou non) de son intimité à l’autre est peut-être la plus intéressante.

Dès leur première nuit ensemble, la relation en Ray et Colin démarre sur une asymétrie d’information. Ray sait ce qu’il veut de Colin, et il a, semble-t-il ses habitudes, dans son système de domination sexuelle. Colin, lui, ne sait où il met les pieds, et découvrira les termes de sa relation à Ray petit à petit. Le film est donc une exploration pour Colin des règles et des limites dans cette relation. Et de ce qu’il va se passer lors que son désir d’émancipation va se heurter aux limites imposées par Ray.

Mais ces règles et limites auraient dû être définie dès le début, sous forme de contrat, ce qui se fait habituellement, par convention, dans les relations BDSM. Or si cela aurait été moins cinématographique – notamment pour l’évolution scénaristique du personnage de Colin – l’absence de contrat préalable est liée au personnage de Ray, incapable de communiquer.

On sent, au travers de la caractérisation intelligente qu’en fait Harry Lighton, que Ray transporte avec lui un bagage de traumatisme, de blessures mal refermées. La posture de dominant qu’il choisit d’incarner apparaît alors comme une carapace qu’il enfile (pas de jeu de mots non plus…) pour se protéger, une justification pour se renfermer et ne pas exprimer ses sentiments.

Lorsque Colin demande un « day-off » à Ray, afin de partager un moment en dehors des règles de sa soumission, Ray brise enfin la carapace. Il apparaît tendre, espiègle, spontané et drôle…

Et lorsque l’amour point, les limites de Ray sont franchies, il a laissé Colin pénétrer trop profondément dans son intimité, et il choisit de disparaître, purement et simplement, plutôt que de communiquer, et d’entamer une véritable vie de couple (qui serait tout à fait compatible avec une relation basée sur la domination-soumission).


La question implicite liées à l’absence de communication est évidemment celle du consentement.

Etant donné le type de relation et l’absence de communication et d’accord préalable entre Ray et Colin, on pourrait questionner si, oui ou non, Colin est consentant pour cette relation de domination et tout ce qui se passe après. Se rajoute à cette question la pression que semble se mettre Colin pour plaire à Ray - du fait du fantasme qu'il incarne et de la difficulté qu'il a eu de se mettre en couple - et la supériorité que ce dernier semble avoir sur Colin.

A l’inverse, Ray ne fait preuve d’aucune coercition vis-à-vis de Colin, et ne sanctionne pas les désobéissances – même les plus grosses – ce qui montre qu’il n’exerce pas d’emprise physique, ni morale sur Colin. Tout au long du film, la porte de la maison de Ray est ouverte, et Colin choisit de rester. Par amour ?


A partir de là se multiplie les questions. Qu’est-ce que Colin aime dans cette relation ? Aime-t-il Ray ? Aime-t-il le fait d’avoir Ray pour petit ami ? Aime-t-il sa position de soumis, qui prolonge son hétéronomie ? Aime-t-il l’émancipation de ses parents que cette relation permet? Un peu de tout ça ?

Et Ray : aime-t-il Colin ? Aime-t-il sa position de dominant ? Aime-t-il « encanailler » un jeune homme rangé ?


Et là on touche à la plus grande qualité de Pillion, celle de sa complexité, rare dans le genre de la comédie romantique, trop souvent unidimensionnelle et manichéene.

Toutes ces questions, sur l’hétéronomie, le fantasme, la communication, le consentement et l’amour restent pour certaines sans réponse. Nous pouvons en faire des interprétations personnelles, mais elles seront basées sur nos propres vécus, valeurs et standards. Et répondre à ces questions est du ressort de chacun, car chaque histoire d’amour et d’intimité est différente.

L’intelligence du film est de laisser ces réponses à ses personnages, et à éviter d’y imprimer le modèle des relations hétéronormées classiques, celles du spectateur, ou celles du réalisateur…

Mais la toute fin est tout aussi intelligente

Colin choisit sa voie, et l’assume, en définitive, en trouvant ses propres réponses à toutes ces questions. Ce qui fait de Pillion l’une des plus belles histoires de coming-of-age (tardif) jamais écrites...

Créée

le 16 avr. 2026

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Agregturp

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