Pillion, premier long métrage d’Harry Lighton, prolonge l’audace de ses courts sans concession, dont le brillant Wren Boys, qui déjà déconstruisait les sentiments pour en exposer la puissance et la violence potentielles.
Avec Pillion, Lighton réalise un superbe autant que surprenant récit d’initiation, celui de Colin, jeune homme sans expérience amoureuse ni sexuelle, saisi par un coup de foudre pour Ray, un biker beau comme un dieu qui l’intègre à un dispositif où se mêlent service domestique et soumission sexuelle. Ce que le film construit est précisément la force de l’évidence de ce qui pouvait sembler factuellement improbable au premier abord : il ne cherche pas à expliquer mais à montrer comment un tel lien peut, dans un accord presque sans résistance, s’installer, se stabiliser, et même se partager au sein d’un groupe de bikers BDSM structuré par des codes communs. Le sexe y est cru, mais sans complaisance : rien n’est montré qui puisse produire de l’excitation, mais tout concourt à faire voir des pratiques comme des formes, des gestes inscrits dans un cadre, avec leurs règles, leurs signes, leur économie propre.
Le pillion, c’est la place du passager arrière sur une moto : être derrière l’autre, c’est s’en remettre à sa conduite. Le titre ne relève pas de la métaphore plaquée, mais d’une définition d’une position à la fois physique et existentielle : c’est un jeu, et c’est une vérité. Le film procède d’une tension : comment une relation de dépendance peut-elle apparaitre non seulement acceptable, mais désirable ? Colin est à la fois surpris par ce qui lui arrive et engagé dans ce qu’il accepte. Son consentement n’est ni un donné stable ni un simple acquiescement : il se construit, se déplace, se confirme à mesure que la relation s’installe. C’est à montrer comment l’évidence affective précède toute justification que le film trouve toute sa justesse.
La relation entre Colin et Ray ne se réduit pas à un rapport de pouvoir univoque. Outre que la dépendance parait être réciproque (si Colin porte un collier cadenassé au cou, Ray porte une chaine avec sa clé…), l’impuissance ne se situe pas nécessairement du côté du soumis, ni le contrôle du côté du maitre : là où Ray semble ne pouvoir aimer qu’à travers des formes codées qui limitent l’abandon, Colin, lui, trouve dans la soumission une manière d’éprouver et peut-être de risquer quelque chose du sentiment. La beauté du film tient aux menus déplacements des évidences attendues, sans les renverser de manière démonstrative. La fin du film est de ce point de vue splendide parce qu’il ne tergiverse pas et va au bout de sa logique, refusant toute résolution conventionnelle d’un scénario non conventionnel.
Pillion refuse aussi toute logique explicative à priori. En cela, il ne relève pas directement d’un modèle fassbindérien : les rapports de domination qu’il met en scène ne sont pas explicitement indexés à des structures de classe ou à des déterminations sociales lisibles. Le film met plutôt la lumière sur une configuration où la domination et la soumission passent par des formes désirées et codifiées, ce que Gilles Deleuze analyse, dans Présentation de Sacher-Masoch. Le froid et le cruel, comme la logique contractuelle propre du masochisme.
Ce que le film met en jeu, ce n’est pas tant la répartition des places que ce qu’elles impliquent : on n’occupe jamais une position sans être pris par elle et en dépendre en retour. Comme tout bon film qui creuse avec intelligence, finesse et profondeur son sujet, Pillion dépasse le contexte strict de son scénario pour donner à penser ce qu’est la volonté de dépendance à l'autre ou de possession de l’autre dans le registre amoureux ou sexuel, au-delà d’une relation sadomasochiste.