Il y a d’abord, au moment où les lumières de la salle s’éteignent, cette impatience fébrile qui parcourt les veines. L’avalanche de retours dithyrambiques parvenus à nos oreilles quelques semaines plus tôt, lors de la projection festivalière du nouveau film d’Oliver Laxe, a de quoi titiller notre curiosité cinéphile : « expérience sensorielle viscérale », « choc absolu », « meilleur film de l’année »… on a beau avoir appris à prendre avec des pincettes les éructations cannoises de la presse, et sa tendance régulière à décréter nouveau chef-d’œuvre de la décennie un pétard mouillé (ou à l’inverse, à descendre en flèche une œuvre trop extérieure à leurs schémas de pensée), l’excitation est bien présente dès les premières secondes. Une « expérience sensorielle viscérale » avec des ravers en plein désert marocain ? Aurait-on trouvé là le digne successeur de l’électrisant Climax ?


Le piège est en place : englué dans nos propres schémas de pensée, on s’attend à des mouvements de caméra planant, des stroboscopes en pleine gueule… bref, un trip visuel et sonore digne de ce nom. Niveau sonore, on est servi et le visionnage en salle de cinéma s’avère obligatoire pour pleinement profiter de ces pulsations et beats hypnotiques résonnant tout à la fois à travers notre cage thoracique et ces immensités ocres balayées par le vent, au rythme de ces hommes et femmes s’ébattant dans une transe collective. Un échappatoire au monde extérieur et à sa violence aux aguets, toujours prête à les rattraper : les nouvelles fragmentaires glanées sur la radio suggérant la possibilité d’un conflit imminent (local ou à l’échelle planétaire ?). Une certaine déception se fait toutefois ressentir… sur le plan visuel, Laxe n’a visiblement aucune intention de jouer dans la même catégorie que ce fou furieux de Gaspar Noé, préférant scruter sereinement les corps souvent cabossés de ces fêtards anticonformistes.


Surgit alors l’armée locale, venue mettre fin à la fiesta, et nous voilà embarqué aux côtés d’une troupe de ravers en quête du prochain lieu de rassemblement, quelque part dans l’immensité du désert, accompagnée de Luis, vieux quidam totalement étranger à cet univers à la recherche de sa fille aînée, et de son jeune fils. Et le film de bifurquer visiblement vers le road-trip survivaliste, tel un Sorcerer au pays de Mad Max. Perplexité, confusion… s’est-on fait avoir ? L’enthousiasme cannois ne serait-il donc, une fois de plus, qu’une douche froide ? C’est au milieu de cette réflexion un brin morose que le réalisateur nous assène sans crier gare un coup de boutoir retentissant (et pas le dernier), et se décide à explorer un territoire devenu de plus en plus rare au cinéma : celui de l’imprévisibilité totale, de l’incertitude permanente, capable à tout instant de balayer en brèches nos acquis et nos certitudes pour nous plonger dans les ténèbres. A l’instar, finalement, du fameux Sirāt, dont le carton introductif nous explique qu’il représente dans la religion islamique le pont ténu surplombant les enfers que tout mortel doit franchir lors du Jugement Dernier.


Une dimension mystique totalement assumée par le long-métrage qui, dans une démarche proche de celle de Herzog, confronte ses personnages au vertige existentiel, et à cette idée que seule l’acceptation de l’inéluctabilité pourra leur offrir le salut.

Little-John
8
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le 9 sept. 2025

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