En 2012, après le rachat de Lucasfilm par The Walt Disney Company, un nouveau chapitre s’ouvre pour la franchise Star Wars. Très rapidement, Robert Iger annonce la volonté du studio d’étendre l’univers cinématographique au-delà de la saga principale des Skywalker. L’idée est alors de produire des films autonomes, regroupés sous l’appellation « A Star Wars Story », permettant d’explorer des personnages cultes ou des événements emblématiques déjà évoqués dans les films. Cette stratégie marque un véritable changement dans l’exploitation de la licence, jusque-là principalement centrée sur les épisodes numérotés. Dès les premières annonces, de nombreuses rumeurs circulent sur les personnages susceptibles d’obtenir leur propre film. Yoda ou Boba Fett apparaissent rapidement comme les choix le plus évident tant les personnages sont populaires auprès du public.
En 2016, Rogue One : A Star Wars Story sort en salles et surprend immédiatement les spectateurs. Contrairement aux attentes, le film ne se concentre ni sur un Jedi célèbre ni sur une figure mythique de la saga, mais sur un groupe de héros anonymes et imparfaits réunis dans une mission suicide contre l’Empire. Ce choix narratif audacieux permet d’apporter une dimension plus sombre et plus réaliste à l’univers Star Wars. Porté par une ambiance de film de guerre, le film met en scène des personnages profondément humains, prêts à se sacrifier pour la Rébellion malgré leurs différences et leurs traumatismes. Le film séduit également par sa capacité à s’intégrer parfaitement dans la continuité de la trilogie originale tout en proposant une identité visuelle et narrative propre. Grâce à son ton plus mature, à ses enjeux dramatiques et à son final, je considère ce film comme l’un des meilleurs films produits sous l’ère Disney.
Lawrence Kasdan et Jon Kasdan, père et fils, sont choisit par Lucasfilm pour écrire le second « À Star Wars Story ». Ce choix n’a rien d’anodin puisque Lawrence entretient une relation historique avec la saga Star Wars, il est l’un des artisans majeurs du développement de personnages emblématiques comme Han Solo. Avec son fils Jon, il reçoit ici la mission délicate de raconter la jeunesse du célèbre contrebandier. Le projet doit montrer comment Han est devenu le personnage cynique, charmeur et aventurier découvert dans la trilogie originale. Les Kasdan cherchent ainsi à construire une origin story capable d’expliquer certains éléments devenus mythiques dans l’univers Star Wars, tout en conservant l’esprit d’aventure et de western spatial propre au personnage.
Han Solo est sans aucun doute l’un des personnages les plus emblématiques de toute la saga Star Wars. Dès sa première apparition, le contrebandier incarné par Harrison Ford s’impose immédiatement grâce à son charisme, son humour sarcastique et son tempérament rebelle. L’interprétation de Ford contribue énormément à faire entrer le personnage dans la légende de la pop culture. Avec le temps, Han Solo devient une figure incontournable de l’univers étendu Star Wars, apparaissant dans une multitude d’œuvres dérivées : romans, comics, jeux vidéo, séries et produits merchandising. Son passé intrigue particulièrement les fans, au point que plusieurs romans lui ont déjà été consacrés. Ces ouvrages racontaient notamment sa jeunesse sur Corellia, ses débuts de pilote et de contrebandier, sa courte carrière dans l’Empire, sa rencontre avec Chewbacca et Lando Calrissian, ou encore la manière dont il avait gagné le Millennium Falcon et contracté sa dette auprès de Jabba the Hutt. Toutefois, après le rachat de Lucasfilm par Disney, ces récits issus de l’ancien « Univers Étendu » sont reclassés sous le label Legends et ne sont plus considérés comme canon.
Phil Lord et Christopher Miller, principalement connus pour leur humour décalé et leur créativité, sont choisit par Lucasfilm pour réaliser le film. Le studio espère alors insuffler une énergie nouvelle à la franchise avec un ton plus léger et plus irrévérencieux. Pourtant, à moins d’un an de la sortie du film, Lucasfilm annonce brutalement la fin de sa collaboration avec les deux réalisateurs. Cette décision provoque un véritable choc dans l’industrie tant le tournage était déjà très avancé. Rapidement, plusieurs informations évoquent d’importants désaccords artistiques entre Lord et Miller d’un côté, et les Kasdan de l’autre. Les réalisateurs souhaitaient donner à Han Solo une personnalité plus comique et improvisée, tandis que les scénaristes défendaient une version plus proche du personnage incarné par Harrison Ford. Les tensions deviennent telles que Lucasfilm décide finalement de reprendre le contrôle créatif du projet. Ce renvoi en pleine production laisse alors craindre le pire pour le film, d’autant que de nombreuses scènes avaient déjà été tournées.
Ron Howard, qui a déjà travaillé pour Lucasfilm sur Willow, accepte la lourde responsabilité de reprendre un film en crise à seulement quelques mois de sa sortie prévue. Sa mission est particulièrement complexe : rassurer le studio, terminer la production dans les délais et donner une cohérence globale à un projet déjà fortement fragilisé. Très vite, des rumeurs circulent affirmant qu’une grande partie du film aurait été entièrement retournée sous sa direction. Certains médias avancent même que Howard aurait pratiquement recommencé le tournage depuis le début afin de modifier le ton général du long-métrage. Bien que l’ampleur exacte des reshoots reste difficile à mesurer, cette production chaotique alimente énormément les inquiétudes des fans et de la presse spécialisée.
En 2018, Solo : A Star Wars Story arrive finalement dans les salles après une production particulièrement mouvementée.
Malgré sa production chaotique, le film parvient finalement à remplir l’objectif principal qui lui était assigné : raconter les origines de Han Solo. Le film s’attarde ainsi sur tous les éléments mythiques associés au célèbre contrebandier : sa rencontre avec Chewbacca, sa rivalité puis son amitié avec Lando Calrissian, l’acquisition du Millennium Falcon ou encore ses premiers pas dans les milieux criminels de la galaxie. En ce sens, le long-métrage réussit plutôt bien à construire la transition entre le jeune idéaliste que l’on découvre au début du récit et le contrebandier cynique aperçu dans la trilogie originale. Pour donner du rythme à cette origin story, les scénaristes choisissent de mélanger plusieurs genres, principalement le western et le film de casse. Le résultat donne un long-métrage très orienté aventure, multipliant les attaques de convois, les braquages de trains, les fusillades et les trahisons entre criminels. Cette ambiance de western spatial rappelle d’ailleurs fortement l’ADN initial de Star Wars voulu par George Lucas. Le film plonge également le spectateur dans les bas-fonds de la galaxie, entre syndicats du crime, mercenaires et contrebandiers prêts à tout pour survivre. Dans cet univers où chacun cherche à doubler son voisin, la confiance devient une faiblesse et les alliances restent toujours temporaires. Cette approche plus terre-à-terre permet au film de se démarquer des intrigues politiques de la prélogie, des grands affrontements mythologiques de la trilogie originale ou encore des réflexions sur l’héritage développées dans la postlogie.
Pourtant, malgré ses qualités de divertissement, une question revient constamment durant le visionnage : ce film était-il réellement nécessaire ? Une grande partie des éléments racontés ici existaient déjà dans l’ancien Univers Étendu de Star Wars, à travers des romans, comics et jeux vidéo qui développaient depuis des décennies la jeunesse de Han Solo. Mais surtout, beaucoup de fans considéraient que le personnage tirait justement sa force de son mystère. Han Solo fonctionnait parce qu’il apparaissait comme un aventurier imprévisible dont le passé n’était qu’évoqué par quelques phrases cultes. En cherchant à tout expliquer, le film retire une partie de cette aura. Chaque détail de sa vie semble devoir recevoir une origine précise : son nom, son arme, ses dés, sa réputation ou encore sa manière de piloter. Cette obsession de l’explication finit parfois par donner l’impression d’un cahier des charges destiné à cocher toutes les références possibles. La scène où Han obtient le nom « Solo », attribué presque au hasard par un officier impérial, symbolise parfaitement cette limite. Là où les spectateurs imaginaient un pseudonyme construit au fil de ses aventures, le film propose une explication jugée par beaucoup artificielle et inutile. Ce besoin constant de rationaliser chaque élément mythique participe alors à désacraliser le personnage plutôt qu’à l’enrichir.
Alden Ehrenreich a probablement été la cible principale des critiques entourant le film. Dès son annonce dans le rôle de Han Solo, une partie du public rejette immédiatement son casting, notamment à cause de sa faible ressemblance physique avec Harrison Ford. Mais au-delà de l’apparence, c’est surtout le charisme naturel associé au personnage qui semble manquer à l’acteur. Harrison Ford avait donné à Han Solo une présence unique mêlant arrogance, décontraction et ironie permanente. Ehrenreich, lui, paraît beaucoup plus timide et appliqué dans son interprétation. Pendant une grande partie du film, il donne l’impression d’imiter certains gestes ou expressions sans jamais réellement capturer l’énergie du personnage original. Il faut néanmoins reconnaître que la tâche était presque impossible. Reprendre un rôle aussi iconique expose forcément l’acteur à des comparaisons permanentes et souvent injustes.
Donald Glover, à l’inverse, s’impose immédiatement comme l’une des grandes réussites du film dans le rôle de Lando Calrissian. Charismatique, élégant et naturellement drôle, il parvient à retrouver toute la flamboyance du personnage incarné autrefois par Billy Dee Williams tout en y ajoutant sa propre personnalité. Son interprétation respire la confiance et le charme, exactement ce que l’on attend de Lando. Glover semble tellement à l’aise dans le rôle qu’il vole régulièrement la vedette au héros principal. Sa relation avec le droïde L3-37 apporte également une dynamique inattendue au récit. Derrière l’humour de leurs interactions se cache d’ailleurs une réflexion étonnamment moderne sur les droits des droïdes et leur place dans la société galactique. Mais c’est surtout la rivalité entre Han et Lando qui fonctionne parfaitement à l’écran. Leur relation mélange constamment admiration, méfiance et compétition. La célèbre partie de Sabacc permettant à Han de remporter le Faucon Millenium constitue ainsi l’un des moments les plus marquants du film.
Le principal problème du film reste finalement son immense manque de personnalité. Rien n’est véritablement mauvais dans le film, mais presque rien n’est mémorable non plus. Les personnages secondaires manquent souvent de profondeur, les scènes d’action sont efficaces sans être spectaculaires, les dialogues restent convenus et la mise en scène de Ron Howard paraît très fonctionnelle. Même la musique, pourtant solide, peine à laisser une véritable empreinte face aux compositions mythiques de John Williams. Le film donne constamment l’impression d’être un produit calibré, incapable de prendre de vrais risques artistiques. Cette absence d’ambition se ressent particulièrement dans le traitement du passé de Han Solo. À force de vouloir tout expliquer, le film finit paradoxalement par rendre le personnage moins fascinant. Beaucoup d’éléments qui relevaient autrefois du mythe deviennent ici de simples anecdotes scénaristiques. Une fois le générique terminé, une question demeure alors dans l’esprit du spectateur : tout cela valait-il vraiment la peine d’être raconté ?
Solo : A Star Wars Story est probablement l’un des films les plus paradoxaux de l’ère Disney de Star Wars. D’un côté, il s’agit d’un divertissement honnête, rythmé et souvent sympathique, porté par quelques bonnes idées et un véritable amour pour l’univers de la saga. De l’autre, le film symbolise parfaitement les limites de la stratégie des « A Star Wars Story » voulant transformer chaque détail culte de Star Wars en récit autonome. Solo n’est jamais catastrophique, contrairement à ce que sa production infernale pouvait laisser craindre, mais il ne parvient jamais non plus à justifier pleinement son existence. En voulant explorer le passé d’un personnage dont le mystère faisait toute la force, le film finit par banaliser une partie de son aura légendaire.