Vu au cinéma, ce film reste un grand souvenir sensuel et sensoriel qui sollicite tous les sens.
Stoker est d'abord renversant de beauté visuelle. Le parc, la maison, les costumes, les lumières, les couleurs et les acteurs sont d'une beauté irréelle, presque étouffante. Le film et le spectateur suffoquent de beauté. Ça donne au film une tonalité fantastique et permet à Park de le plonger tout de suite dans l'ambiguïté : est-ce un film fantastique ? Quand on voit apparaître India (Mia Wasikowska), adolescente à la beauté diaphane, dans ce parc merveilleux, on a l'impression d'être au milieu d'un rêve. Le réalisateur y ajoute des détails étranges, comme les grosses sculptures sphériques qui parsèment le parc - on en comprendra l'utilité plus tard. India a un comportement lui aussi étrange : elle grimpe dans un arbre pour y chercher un cadeau.
On est ensuite saisi par le contraste physique entre India et sa mère (Nicole Kidman) : silhouette androgyne de garçon manqué, chevelure noir de jais et visage renfrogné pour India, et longue silhouette féminine, chevelure rousse et visage souriant de la maman.
Mais India a aussi un visage d'une pâleur peu commune et un regard d'une intensité qui ne l'est pas moins. D'emblée, on sent qu'India n'est pas une ado comme les autres. C'est la même sensation que l'on ressentira à l'arrivée de l'oncle Charlie.
Quand celui-ci arrive, après la mort du père d'India, on est aussi frappé par son étrangeté. C'est un bel homme, élégant, sexy, mais comme India, doté d'un visage et d'un regard très particuliers. Il a le même teint pâle et le regard tout aussi hypnotique. Aucune trace d'émotion sur le visage. Juste un éternel léger sourire énigmatique qui, associé au regard intensément fixe, peut devenir inquiétant, voire terrifiant.
Cet inquiétant tonton Charlie semble même doué de pouvoirs surnaturels : il semble lire dans les pensées d'India, communiquer avec elle par télépathie, voir le futur, apparaître et disparaître à volonté. Charlie et India sont d'emblée des êtres à part et se ressemblent.
Park s'amuse à semer le doute. D'ailleurs, le prénom et le statut d'oncle font clairement référence à L'Ombre d'un Doute. Comme dans le film d'Hitchcock, l'oncle Charlie apparaît comme par magie dans la famille d'India et va finir par inquiéter sa nièce qui va enquêter sur lui. Les ressemblances s'arrêtent là, parce que Park va y ajouter une dimension fantastique.
Les visages de porcelaine, les regards fixes et la grâce animale de Charlie et d'India, associés à leur comportement étrange, les font ressembler à des prédateurs sans pitié. Devant leur pâleur, Charlie qu'on ne voit jamais manger et ses déplacements nocturnes, on ne peut s'empêcher de penser aux vampires, même si on ne voit jamais de morsure dans le cou ou de canines proéminentes.
Park déploie ainsi lentement un thriller vénéneux, troublant et teinté de fantastique autour d'un duo d'acteurs fascinants. Le film ressemble à une toile d'araignée lentement tissée par ces deux prédateurs qui se rapprochent et se reconnaissent peu à peu. La pauvre mère, étrangère à cette complicité du sang presque incestueuse, va se retrouver de plus en plus isolée et en danger. Même si pas mal d'explications sont données à la fin, le film garde une atmosphère onirique et sombre.
Nicole Kidman est touchante en mère dépassée par les évènements. Son visage visiblement passé par la chirurgie esthétique et ses cheveux trop roux conviennent bien en fait pour cette mère faible et superficielle. Ça lui donne un look artificiel et sophistiqué qui contraste fortement avec la beauté naturelle et animale de sa fille et l'isole de plus en plus du couple malsain qui se forme sous ses yeux.
Mia Wasikowska et Matthew Goode sont sublimes, à la fois beaux et dangereux, et leurs performances sont d'autant plus remarquables qu'elles sont quasi muettes. Matthew Goode, particulièrement, marque fortement le film de sa présence trouble et sensuelle. Il rôde, surgit et s'évapore avec la grâce d'un chat, observe sa proie de ses yeux immenses et ensorcelle la gente féminine par son sourire angélique. Il dégage une animalité peu commune, à la fois très physique et évanescente, qui n'a rien à voir avec celle d'un Brando par exemple. En face, Mia Wasikowska est une femme-enfant boudeuse dont le regard frappe par sa dureté. Les deux acteurs brillent par leur alchimie et leur présence.
Il suffit de voir LA scène du film, celle du duo au piano, une des scènes les plus érotiques que j'ai pu voir au cinéma. India s'installe au piano et commence à jouer. Arrive l'oncle Charlie, surgi de nulle part comme à son habitude, qui s'assoit à côté d'elle et joue les notes basses tandis qu'elle joue les notes hautes. Le sublime morceau de Philip Glass peut alors se déployer pleinement et suivre un crescendo échevelé jusqu'à un paroxysme qui laissera India seule et profondément troublée. Car l'oncle Charlie s'interrompt avant l'ultime note - qu'il laisse à India - et se volatilise dans un sourire aussi doux qu'une caresse. L'alchimie entre les personnages et les acteurs n'a jamais été aussi évidente que dans ce duo pianistique.
En plus, le morceau est magnifique. De la même façon, Park a merveilleusement utilisé Summer Wine, chanson éminemment sensuelle chantée par Nancy Sinatra et Lee Hazlewood.