Je ne savais pratiquement rien de Suspect Zero avant de le voir, et c’est peut-être justement pour cela qu’il m’a autant surpris. Non pas parce qu’il s’agirait d’un chef-d’œuvre caché ou d’une réinvention du thriller sur les tueurs en série, mais parce que le film est nettement plus intéressant que l’oubli dans lequel il est tombé pourrait le laisser penser.
Surtout, l’intrigue fonctionne.
E. Elias Merhige construit progressivement son enquête et laisse apparaître les pièces sans tout expliquer immédiatement. Aaron Eckhart incarne un agent du FBI confronté à une affaire de plus en plus étrange, tandis que le film mélange une enquête policière relativement classique avec des éléments qui l’éloignent peu à peu du thriller conventionnel.
J’ai beaucoup aimé cette évolution.
Certains films proposent un mystère séduisant puis ne savent plus quoi en faire. Ici, c’est presque l’inverse : plus on avance, plus l’histoire devient singulière. Elle s’approche parfois des limites de la crédibilité, mais elle donne constamment envie de comprendre ce qui se passe réellement.
Et puis il y a Ben Kingsley.
C’est probablement ce que le film a de meilleur.
Dès le début, quelque chose chez lui met mal à l’aise. Il n’a besoin ni de longs discours ni d’une caractérisation excessive pour faire sentir que son personnage cache quelque chose de difficile à saisir. Kingsley utilise son visage, ses silences et son calme apparent pour donner un poids particulier à chacune de ses apparitions.
Le film devient meilleur lorsqu’il est présent.
J’apprécie également que Suspect Zero ne se contente pas de reproduire le modèle du thriller sur les tueurs en série popularisé par Le Silence des agneaux et Seven. Leur influence est évidente, mais le film introduit une idée différente qui finit par lui donner une véritable personnalité.
C’est aussi ce mélange qui peut diviser.
La dimension la plus étrange du récit demande d’accepter des règles qui ne relèvent plus totalement du thriller policier réaliste. Si l’on attend uniquement des agents, des indices, des analyses et des profils criminels, certaines décisions peuvent sembler excessives.
Elles ne m’ont pas dérangé.
Merhige installe suffisamment tôt une atmosphère où le rationnel et l’inexplicable peuvent cohabiter. La photographie sombre, les images fragmentées et certains effets visuels renforcent constamment la sensation de pénétrer dans un esprit qui fonctionne autrement.
Parfois même un peu trop.
Le montage insiste occasionnellement davantage que nécessaire sur le caractère perturbant de l’histoire. Les personnages et le récit créent déjà suffisamment de malaise sans avoir constamment besoin de le souligner.
Carrie-Anne Moss est un peu sous-exploitée, mais elle permet de conserver un lien avec la partie la plus concrète d’une enquête qui s’éloigne progressivement du terrain conventionnel.
Et tout cela rend encore plus surprenant l’oubli dans lequel Suspect Zero est tombé.
Le film n’est pas parfait. Certaines idées sont mieux développées que d’autres et son mélange de thriller, de tueurs en série et d’éléments paranormaux peut certainement diviser.
Mais il se suit avec intérêt.
Il possède une personnalité.
Une bonne intrigue.
Et Ben Kingsley.
Pour un film de 2004 dont j’avais à peine entendu parler, j’en attendais beaucoup moins.
Il méritait mieux que cet oubli.