The Mastermind : titre ironique, évidemment. Le film fait exactement l'inverse de ce qu'il promet. Si tu viens chercher un héritier du Cercle rouge, le petit plaisir mécanique du plan qui se referme comme une montre suisse, tu vas être frustré. Reichardt ne filme pas la virtuosité du casse. Elle filme ce qu'on laisse d'habitude hors champ : l'après, la gêne, l'égarement, la vie qui revient.
Oui, il y a un braquage : un petit musée, des tableaux d'Arthur Dove, dans une Amérique des années 70 qui a l'air tranquille (guerre du Vietnam en arrière-plan), et J.B. Mooney (Josh O'Connor), menuisier au chômage, père de famille, fils de juge, qui se rêve en stratège d'un casse. Il a un plan. Mais au lieu de faire monter le suspense, Reichardt installe un drôle de flottement : celui d'un homme qui confond préparation et désir. Ce que le film révèle progressivement, c'est que J.B. ne vole pas vraiment par nécessité, ni même par conviction. Il vole comme on formule une idée, une éventualité (comme quand on est gosse : "Tiens, comment je m'y prendrais si je volais ces bonbons dans ce magasin ?"). C'est une manière de se prouver quelque chose.
Et c'est là que ça devient politique, à la manière de Reichardt. J.B. n'est pas un raté au sens classique. Il est suffisamment à l'abri pour s'offrir le luxe de jouer au bandit. Pendant que sa femme Terri (Alana Haim) travaille, s'occupe seule des enfants et tient la maison, lui peut se permettre de rêvasser devant des tableaux et d'imaginer des coups foireux. Ce privilège-là (celui de pouvoir fuir, de pouvoir se chercher, de pouvoir ignorer le Vietnam qui passe à la radio) le film ne le dénonce pas frontalement. Il le montre juste, patiemment, en laissant J.B. dériver.
Reichardt insiste là où les films de casse n'insistent jamais : sur le quotidien qui dégonfle le mythe. Il faut conduire, improviser, gérer les enfants, répondre au téléphone, faire semblant que tout va bien. La grande criminalité se fait rattraper par la petite logistique. C'est presque comique, mais d'un comique triste. Quand J.B. passe quinze minutes à monter et descendre une échelle pour planquer ses tableaux dans une grange, c'est le film qui te fait ressentir l'épuisement de maintenir une fiction (et ça c'est génialement bien vu).
Reichardt a dit qu'elle voulait faire un film sur quelqu'un qui se défait plutôt que quelqu'un qui agit. Et c'est exactement ça. J.B. ne se construit pas une nouvelle vie, il laisse l'ancienne se désagréger. À force de rester à côté de lui, de sa propre action (de ne jamais vraiment habiter ce qu'il fait) il finit par s'effacer dedans.
Ce n'est pas un film sur un crime. C'est un film sur une fuite : la fuite devant le désir clair, la fuite devant la responsabilité, la fuite devant soi. Et sous le vernis du film de braquage, il y a quelque chose de plus amer : le portrait d'un homme qui se croit l'auteur de sa vie alors qu'il en est à peine le figurant. Pendant ce temps, Terri reste. Elle, elle n'a pas le luxe de fuir.
L'ampleur du film, c'est d'avoir fait d'un braquage minable une tragédie sans flics-bandits-sirènes, sans morale, sans grand drama. C'est juste la précision d'une cinéaste qui sait que le vrai suspense, parfois, c'est "est-ce que quelqu'un va enfin habiter ce qu'il fait ?"