The Ugly
5.9
The Ugly

Film de Yeon Sang-Ho (2025)

The Ugly est un thriller coréen classique, avec un tueur, deux ou trois twists qui claquent et une pluie qui tombe toutes les quinze minutes, mais pas que. Au delà de ça, Yeon Sang-ho sert ici un film qui parle surtout de la méchanceté humaine, de l'apparence et de tous ces petits actes de cruauté qui paraissent anodins jusqu'au jour où ils détruisent une vie entière. Et franchement, j'ai trouvé ça vraiment excellent dans son traitement. C'est froid, organique et dévastateur. Le plus intéressant c'est que le film cache extrêmement bien son jeu. Les dix premières minutes donnent presque l'impression qu'on va regarder une simple enquête familiale: Un homme, élevé seul par son père aveugle, un artisan connu, apprend que les ossements de sa mère, disparue depuis quarante ans, viennent d'être retrouvés. Avec la productrice d'un documentaire sur le craft de son père, cet homme s'embarque dans une enquête pour éclaircir la mort de cette mère qu'il n'a pas connu. Il commence alors, et c'est surement le plus important, à remonter le fil du passé pour comprendre qui elle était réellement. Dit comme ça, ça ressemble au résumé d'un épisode de Faites entrer l'accusé avec un budget cinéma coréen. Sauf qu'au fil des témoignages, chaque réponse ouvre une nouvelle blessure, et plus le puzzle avance, plus on comprend que le véritable monstre de l'histoire n'est peut-être pas celui qu'on cherche depuis le début. Également, plus l'intrigue avance plus la vibe reconstitution de la Corée des années 1970 se fait sentir et vient donner à The Ugly ce côté projet complet qui fait tellement plaisir.

Le scénario est vraiment ce qui m'a accroché. Beaucoup vont lui reprocher d'être lent ou de ne pas multiplier les retournements, mais personnellement, j'ai adoré justement parce qu'il refuse de courir partout comme un chien flic après avoir senti le cadavre dans le coffre. Il prend son temps. Chaque personnage apporte son morceau de vérité, chaque souvenir modifie légèrement ce qu'on croyait savoir et, sans même s'en rendre compte, on passe d'un polar à quelque chose de beaucoup plus dramatique et intimiste. Ce n'est pas une enquête qui cherche à impressionner mais c'est bel et bien une enquête qui fait mal.

C'est là dedans que Yeon Sang-ho montre qu'il sait faire autre chose que balancer des zombies dans tous les sens. Depuis Train to Busan, beaucoup l'associent immédiatement aux grosses scènes de panique, aux contaminations et aux survivants qui hurlent dans des couloirs, son récent Colony est également très efficace c'est vrai, mais ici il fait exactement l'inverse. Pas besoin de cent figurants maquillés ou d'une explosion toutes les dix minutes. Il construit son malaise lentement et l'étire pour qu'il enveloppe la totalité de l'histoire. C'est beaucoup plus discret... mais ça fonctionne terriblement bien. Les acteurs participent énormément à cette réussite. Park Jeong-min est monstrueux de justesse dans ces deux rôles, . Le gars a une capacité assez fascinante à jouer des personnages complètement ordinaires sans jamais les rendre ennuyeux. Il ne cherche jamais à surjouer la tristesse, il ne fait pas des grands discours en regardant la pluie tomber avec un violon derrière lui, mais il avance simplement dans cette enquête avec cette espèce de frustration permanente qui grandit scène après scène. Plus il découvre la vérité, plus ce personnage réalise que toute sa vie était montée de toute pièce, et on sympathise franchement. Kwon Hae-hyo est lui aussi incroyable. Son personnage dégage une douceur assez bouleversante et apporte énormément d'humanité au récit jusqu'aux dernières révélations ou son humanité est finalement le propre du film. Quant à Shin Hyun-bin... le film lui demande un exercice franchement casse-gueule. Construire tout un personnage autour d'une femme dont le visage reste pratiquement invisible pendant tout le film, c'était le genre d'idée qui pouvait tourner au gadget pseudo-artistique insupportable. Au final, c'est probablement une des meilleures décisions de mise en scène. Plus on refuse de nous montrer son visage, plus on comprend à quel point tout le monde autour d'elle l'a réduit uniquement à son apparence. C'est simple mais extrêmement malin.

Visuellement, le film est magnifique dans sa sobriété. Pas magnifique façon fond d'écran Windows avec des couchers de soleil oranges partout. Magnifique parce que chaque plan semble peser quelque chose. Les couleurs froides, les décors presque figés, cette lumière qui donne constamment l'impression que les personnages vivent enfermés dans leurs propres souvenirs et timeline... il y a une vraie cohérence du début à la fin et ça sent la maîtrise. On sent que Yeon Sang-ho n'avait pas envie de faire joli. Il voulait juste que chaque image raconte quelque chose et la mise en scène suit exactement cette logique et c'est le propre d'un film réussi. Pas de caméra qui fait trois tonneaux autour d'une table parce qu'un personnage vient d'apprendre une information. Pas de musique qui explose toutes les deux minutes pour te prévenir que là, attention, c'est une scène importante. Le film fait confiance à son histoire. Aujourd'hui, ça paraît presque original tellement certains thrillers ont peur qu'on décroche plus de quinze secondes. Et pourtant, je ne me suis jamais ennuyé, le film parvient même à faire sortir la larme si vous êtes attachés aux problématiques familiales.

Parce que le rythme est beaucoup plus malin qu'il n'en a l'air. Ce n'est pas un film qui donne l'impression de piétiner pour gagner du temps jusqu'au twist final. Chaque nouvelle rencontre apporte une nuance supplémentaire, chaque flash-back ajoute une pièce au puzzle et, sans s'en rendre compte, on commence nous aussi à reconstituer cette vie détruite morceau par morceau.

J'ai aussi énormément aimé la manière dont le film parle de la beauté sans jamais transformer son propos en grande leçon de morale. Il ne passe pas deux heures à expliquer que "la beauté intérieure est la plus importante" avec une musique inspirante. Il montre simplement à quel point des gens parfaitement ordinaires peuvent devenir atroces simplement parce qu'ils ont décidé qu'une personne était différente. Le titre est d'ailleurs brillant. Au début, on croit savoir exactement qui est "The Ugly". À la fin, on réalise que le film parlait probablement des mauvaises personnes depuis le début. Et cette idée continue de tourner dans la tête longtemps après le générique. Même la musique joue parfaitement son rôle. Elle sait rester à sa place. Elle accompagne les émotions au lieu d'essayer de les fabriquer. Mine de rien, c'est aussi devenu assez rare pour être souligné. Alors oui, tout n'est pas irréprochable. Deux ou trois révélations se devinent légèrement avant qu'elles arrivent, certains personnages secondaires auraient mérité un peu plus de développement, et le plot-twist aurait du en mon sens être un peu plus déguisé mais honnêtement, ce sont des défauts qui m'ont paru presque anecdotiques. C'est chercher la petite bête quoi. Techniquement, oui, c'est un défaut, dans les faits, on est déjà en train de finir les frites donc c'est pas grave. En ce sens j'ai tout de même vu passer des critiques qui reprochent au film son manque de surprise ou son rythme contemplatif. Si on lance The Ugly en espérant revoir Train to Busan avec un cadavre à la place des zombies, ou un des ténors du thriller coréen genre The Chaser ou autre, forcément la déception existe. Mais je trouve justement que c'est ce qui rend le film aussi intéressant. Yeon Sang-ho refuse de refaire éternellement le même film et infuse à son projet une dose de romantisme et de réalisme que j'ai apprécié. Il revient à quelque chose de beaucoup plus intime, beaucoup plus humain, et l'Oréal, le film le vaut bien.

Au final, The Ugly est exactement le genre de film que j'adore voir débarquer sans faire énormément de bruit. Pas besoin de cinquante millions de dollars, pas besoin de quinze scènes d'action ou d'un twist qui retourne Internet pendant une semaine. Juste une très bonne histoire, une réalisation qui sait où elle va, des acteurs impeccables et un propos et des thèmes qui touchent juste sans jamais devenir démonstratif. La banalité du mal, la laideur de la société, le validisme à vomir, la valeur du travail mais aussi l'égo qui accompagne les hommes, handicapés ou non. C'est le genre de thriller qui avance tranquillement, un peu comme s'il chuchotait dans cette pièce pleine de monstres que le cinéma coréen propose mais au bout d'un moment, tout le monde finit par se taire pour l'écouter ce Ugly.

Donc un gros chapeau et pas besoin de lunettes pour le voir ce Ugly, et un grand merci au cinéma coréen de toujours proposer des choses intéressantes vu l'état du cinéma international. Somme toute, c'est clairement le genre de film qui rappelle pourquoi ils continuent de sortir des thrillers aussi passionnants, ils savent et cela semble ancré dans les enseignements que cette société coréenne cherche à faire passer, que le pire monstre n'est pas forcément celui qui tient un couteau mais que parfois c'est simplement celui qui regarde quelqu'un et décide qu'il ne mérite pas d'être aimé ainsi que tous ceux qui ne respirent que par le conformisme, le bandwagon et le mimétisme social, qui font le choix de suivre plutôt que celui de protéger.

Nous avons tous une forme de beauté dans cette humanité que nous partageons, c'est niais mais faut se le dire, et cette maman, était-elle un si gros thon? À découvrir.

Un très bon film.

bloodborne
8
Écrit par

Créée

le 3 août 2026

Critique lue 14 fois

bloodborne

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