Des romans comme Orgueil et Préjugés de Jane Austen ou Les 4 filles du docteur March de Louisa May Alcott l’expliquaient déjà très bien : pour une femme sans fortune, le mariage n’est pas un rêve romantique. C’est une question de survie sociale.
Dans ce film, deux personnages ont parfaitement intégré cette logique :
1/Cendrillon d’abord. Derrière son image de pureté blonde, elle n’est pas naïve une seconde. Elle a peut-être un gros faible pour l’écuyer, mais lorsqu’un prince entre dans l’équation, le calcul est vite fait. La sécurité financière avant tout.
2/ La belle-mère, elle, ne se fait aucune illusion non plus. Elle sait que la seule monnaie valable dans ce monde est la beauté et le sexe. Car si les hommes donnent le pognon, les filles donnent leur minette. Alors la belle-mère investit le peu d’argent qu’elle possède dans le corps de sa fille. D’ailleurs, une grande partie du film exploite ses transformations chirurgicales avec une habileté horrifique terrifiante. Le body horror est utilisé à des fins stratégiques. C’est une stratégie économique, dérangeante certes, mais une stratégie.
Dans ce système parfaitement cynique, Elvira est l’anomalie. Parce qu’Elvira, elle, elle y croit. Elle ne veut pas simplement être choisie. Elle veut être aimée. Elle rêve du prince charmant comme les contes le promettent : quelqu’un qui la porterait, la chérirait, la regarderait comme l’héroïne d’un beau film chevaleresque. Alors Elvira accepte tout : les tortures physiques, les douleurs et même les humiliations (cette scène où elle aboie comme un chiot devant la cour du roi est tellement malaisante…).
Le film est absolument cruel avec elle. Tu seras la plus belle pour aller danser, mais à quel prix ?
Curieux film norvégien. La mise en scène d’Emilie Blichfeldt accompagne cette logique avec une intelligence visuelle assez remarquable. L’éclairage, le cadrage, le son… Et les effets visuels horrifiques : toute la transformation d’Elvira est filmée avec voyeurisme. Le film observe le corps comme un matériau qu’on corrige, qu’on taille, qu’on ajuste pour qu’il corresponde enfin au modèle dominant. Et on reste témoin, ou participant, à ses tortures. On VEUT voir la transformation de la chenille en papillon !
Le film rejoint le body horror contemporain et féministe tel que The Substance de Coralie Fargeat, ou Beauty Water de Cho Kyung-Hoo, ou Grafted de Sasha Rainbow. Le corps devient un terrain de lutte contre une norme impossible à atteindre : on se transforme, on se mutile. Et visuellement, le film multiplie les scènes fortes : ce nez provisoire en cuir, grotesque et fascinant ; cette scène de couture de cils qui rappelle immédiatement l’imaginaire d’Orange Mécanique ; ou encore cette apparition de ver, moment aussi répugnant que comique, qui pousse le malaise jusqu’à l’absurde. Le spectateur se retrouve dans une position étrange : on assiste à tout cela avec dégoût, mais aussi avec curiosité car nous sommes avides de beauté. Nous voulons qu’elle transcende l’imagerie de la femme désirée.
Et puis il y a la petite sœur, l’arc féministe du conte de fées. Elle est la seule à comprendre que le conte est truqué. Que sacrifier son image pour plaire est un leurre qui ne s’arrête jamais, tandis que le conte, lui, s’arrête toujours au mariage. Les contes ne racontent pas la vie de la princesse après le bal, quand la cour l’admire en façade mais que son existence se résume surtout à satisfaire un roi qui finira tôt ou tard par prendre des maîtresses, lorsque la beauté de Cendrillon se ternira avec le temps. Se laisser aimer pour sa beauté n’est pas une valeur sûre. Être choisie pour un mariage parce qu’on rentre dans une chaussure, c’est tellement absurde que cela réduit le regard de l’homme à un animal en rut superficiel. Ce qu'il est dans le film...