Au terme d'un combat de longue date entre les cellules bobos de mon corps refusant une si belle réussite commerciale, et celles plus communes, avides de se gorger d'une histoire universelle, j'ai fini par ouvrir les premières pages de l'Ombre du Vent.
Le cheminement personnel que j'ai effectué, allant du dégoût originel jusqu'à l'adoration finale n'a pas été chose aisée, et à plutôt contribué à cette note et le lyrisme qui va suivre si je suis suffisamment inspiré. C'est à mon sens la plus grande réussite d'un auteur : amener un critique récalcitrant à lire, adouber son roman après l'avoir lu.
..... L'écriture et le style .....
Les premières pages n'ont pas eues sur moi l'effet escompté. Je ne suis pas tombé à genoux devant une écriture et un style convenus que j'attendais et qui m'ont confortés dans mon ressentiment premier : j'allais lire un roman brasseur de foules. Ce n'est pas catégorique, mais çà partait mal pour le coup de coeur.
La traduction n'est que peu à remettre en cause, même si elle rajoute certainement à cette impression de classicisme : il s'agit bel et bien là du style de l'auteur, sobre et simple. Si cette première approche était donc négative, c'est aussi parce que je suis un petit con mélomane et hautain, comme beaucoup de détracteurs de l'Ombre du Vent : un roman, c'est avant tout une Histoire, et celle-ci est flamboyante.
..... L'histoire .....
Je ne veux rien en dire, sous peine de spoiler outrageusement tant les retournements de situation son nombreux et successifs. Toujours à propos, ils forment l'ossature du livre, à mesure que nous suivons comme le jeune Daniel les avancées de son enquête sur la vie d'un poète maudit. Les déboires de Daniel sont donc décrits en filigrane de la tragédie de Julian Carax, au termes d'un véritable "récit dans le récit". Si l'Histoire suffit elle seule à faire de ce roman une réussite, l'ambiance qui rôde autour lui donne ses galons de Chef d'Oeuvre.
..... L'ambiance .....
Comme le troisième de couverture le précise avec justesse, il s'agit bel et bien du dernier roman gothique de notre ère, en tout cas celui qui en reprend avec le plus de réussite les codes.
Les descriptions ne sont jamais lourdes, et on sent toujours peser cette ambiance sombre et pesante, comme si la neige tombait perpétuellement à gros flocon en arrière plan, dans une ville qui n'en voit pourtant jamais. Où est-ce la brume, l'ombre du vent ? Barcelone est traitée comme un véritable personnage à part entière, à la fois environnement propice à la légende et soupape écrasante de noirceur : Le meilleur des cadres pour une histoire romantique.
..... Un romantisme Latent .....
Les rencontres que Daniel effectue sont pour l'auteur l'occasion de nous présenter des personnages hauts en couleurs, qui détonnent avec la noirceur tenace de l'Espagne Franquiste, et qui s'élèvent, chacun leur tour, en héros romantiques contre l'oppression ou la fatalité. Julian Carax initie ainsi une troisième vague de héros romantique, après le désespoir et la bohème. Il est le fantôme après lequel on cours tous, à notre façon, le surhomme parfait et brisé, et son sort auquel on pense échapper.
La poésie contenue dans le titre, transmet à elle seule tout le lyrisme du livre, dans une interrogation silencieuse.
..... Conclusion .....
L'épanadiplose finale, véritable boucle nous ramenant avec élégance aux premières heures du récit a fini de me convaincre : alors que je lisais donc les mêmes phrases qui m'avaient si peu marqué, voire rebuté quand j'ai ouvert l'Ombre du Vent, je le refermai, pleinement et profondément conquis et envoûté.