Dans une ère où le true crime ne cesse de se matter le nombril, Monster: The Ed Gein Story prend à revers son propre genre. Vrai autopsie du mythe de Gein, celui d'un homme à vomir que le cinéma a transformé en franchise, recyclé depuis soixante ans par les grands noms du cinéma d'horreur/thriller - Hitchcock, Hooper, Demme - utilisé comme un pantin de chair malléable, une icône d’horreur consommable, un objet de divertissement.
Ce que la série réussit à faire et d'excellente manière, c’est de rendre cette pornographication du true crime, de l'horreur, de l'homme responsable de ces attrocités, visible : elle la montre, elle la cite, elle en fait même une voix d'Ed Gein à part entière. Et d’une certaine façon, elle s’en venge, montrant le ridicule de certaines scènes de Massacre à la tronçonneuse ou de silence des agneaux, de certaines gimmicks, montrant l'évolution d'un genre vers ce subgenre "érotico-horrifique" que nous consommons joyeusement, soit un rejeton disgracieux du cinéma, montrant la perdition d'Anthony Perkins, pourtant célèbre de par son interprétation d'un personnage aussi complexe que Norman Bates, mais personnage qui viendra lui coller à la peau jusqu'à milker la franchise Psychose sur 4 volets, jamais à la hauteur de l'original.
Parce qu’ici, Gein n’est plus Leatherface, ni Norman Bates, ni Buffalo Bill. Il n’est plus ce totem d’horreur sur lequel on plaque nos pulsions de spectateurs. Il redevient un homme pathétique, mentalement atteint, simple de par son manque de contact avec le reste de la société, photo sensible à la fascination morbide depuis tout jeune et grandissant dans un univers familial tortionnaire au beau milieu d'une guerre mondiale. Ed Gein bien que monstrueux comme le titre de l'anthologie le suggère, reste humainement cohérent. La mise en scène, volontairement terne, presque clinique, refuse le spectaculaire pour s’attarder sur les petits gestes : les silences, les manies, les tentatives maladroites de lien. C’est ça, le vrai propos : pas le meurtre, pas la folie, mais la tentative avortée d’aimer et d'être aimé.
Charlie Hunnam est parfait dans le rôle : calme, mécanique, effacé, parfois drôle, souvent sensible. Il n’incarne pas le mal, il incarne l’absence de contour, l'impossibilité de la chair de contenir les abus qu'elle a subit, les moqueries, la sexualité deviante d'un homme comme ayant été écrite pour lui, la fascination morbide et le dédoublement de personnalité à la mort de sa mère, son seul repère, et quel repère.
Laurie Metcalf, elle, cette mère fanatique religieuse, abusive, reste au cœur de la série. Sa présence envahit chaque plan, même après sa mort. Elle est la religion, la honte, la voix dans la tête de Gein, la racine de tout les maux. Leur duo fonctionne parce que la série, bien que montrant l'emprise qu'a Augusta sur son fils (ses fils d'ailleurs) et même cette forme d'abus, à dire qu'elle aurait dû le castrer, que seul une mère serait capable de l'aimer et on en passe, montre aussi l'affect profond que ressent Ed pour sa mère, cherchant à tout prix à la rendre fière et à lui plaire, au point d'assassiner (si tel est vraiment le cas) son propre frère lors d'une dispute ou ce dernier suppliait Ed de s'enfuir.
S'enclenche alors le long chemin solitaire et terriblement macabre d'Ed Gein, de l'exhumation des corps pour remplacer la présence physique de sa mère, pour en faire des meubles et une seconde peau de femme qu'il peut enfiler avec des dessous pour danser (trop gênant) aux meurtres (prouvés) de ces deux femmes par deux fois utilisant le prisme du fanatisme religieux (Mary de part son lien avec un réseau de prostitution et Bernice de part les rumeurs de sa frivolité et sa possible contraction de MST, rumeur à laquelle Ed répond en pleure qu'à cause d'elle, il ne trouvera jamais l'amour ou un truc du genre).
L’histoire d’amour avec Watkins également, forcément, fait mal. Pas parce qu’elle est tragique, mais parce qu’elle est terriblement normale. C’est la seule respiration du récit, la seule ouverture vers quelque chose de doux et le spectateur y croit mais quand elle s’effondre, tout s’effondre avec. Cette femme prend la fuite, le rejette publiquement, et cela vient cimenter la solitude de Gein et prépare sa dérive finale. La série montre à quel point il est inutile de le réduire à une bête quand sa monstruosité vient précisément d'un vide affectif qu’il n’a jamais su combler, qui s'est emboité pièce par pièce autour de son ostracisation et de sa maladie mentale.
Et puis il y a cette dernière partie, où la fiction s’enroule autour de lui. J'ai lu des critiques stipulant que cet opus était trop romancé, à cet argument pourquoi ne pas plutôt voir que ce fantasme d’avoir aidé à attraper Ted Bundy (car à part cet épisode final, le reste est cohérent avec ce que l'on sait d'Ed Gein), comme il a été posé qu'Ed parle tout seul, se dédouble, pourquoi ne l'aurait-il pas fait avec en tête cette idée absurde d’être encore “utile”? Le vieux Gein se rêve encore intégré, reconnu, relié aux autres tueurs comme on se greffe à un club. Ce n’est pas un délire mégalo mais plutôt une tentative d’exister. La série le sait, et c’est là qu’elle touche juste en mon sens : elle montre un homme qui, contraint de vivre ad eternum dans un asile psychiatrique alors qu'il a été attesté qu'il ne pouvait pas être jugé, Gein cherche simplement à ne pas être oublié par le monde extérieur car c'est ce qu'il avait été avant la découverte de ses exactions - laissé pour compte.
Alors oui, Monster flirte parfois avec la romantisation du monstre. Et c'est le côté dérangeant de cette série, sa capacités à rationnaliser le meurtre, cet acte abjecte, cette violence sans nom. Mais n'oublions pas que les meurtriers font partie de ce club prisé qu'on appelle l'humanité, qu'on le veuille ou non. La romantisation d'un tel personnage est donc volontaire, et surtout, c’est la seule manière de désamorcer le mythe. Montrer qu’on a tant fantasmé Dahmer ou Gein qu’on en a oublié le côté tragique de leurs histoires, des types avant tout profondément atteint, profondément triste et profondément seul, que le cinéma a vampirisé jusqu’à la moelle pour le cas Gein.
Et c’est précisément pour ça que cette saison est extrêmement bien menée. En filigrane elle parle surtout de nous, de notre fascination morbide et on la voit dans certaines critiques "pourquoi la série s'appelle Monstre si on a pas de vrais monstres?" "Créer de la sympathie pour un type comme Gein c'est quand même hyper mal venu" et aux porteurs de ces messages autant répondre que si on en est encore là après 3 saisons, c'est le moment de décrocher. Aussi, peut être que le "vrai monstre" dont cette série parle c'est en fait ceux qui se nourrissent de la noirceur, des troubles et des actions abjectes des autres pour exister ou se sentir en vie.
Aimons-nous les uns les autres bordel de merde.