On rappellera que les « Backrooms » sont un phénomène internet originaire du forum 4chan (berceau numérique d'idéologies et discours menant à QAnon comme aux Involuntary Celibates...), consistant au partage de photos d'espaces liminales ou désertiques au caractère hypnotisant. Ce qui fascine à première vue, c'est le monde sans le monde : le connu devient étranger, la foule laissant place au vide, l'urgence et la crise au calme de l'intemporel. Ainsi sont partagés avec passion de nombreuses photographies et vidéos témoignant de lieux familiers mais abandonnés, du bureau au centre commercial en passant par la résidence pavillonnaire. Il serait intéressant de prendre ce phénomène civilisationnel avec sérieux : pourquoi et comment se forme une véritable communauté numérique d'individus isolés, se retrouvant autour du vide qui les unit ? Cet attrait morbide apparait comme un témoignage antisocial de plus : notre capitalisme tardif délaisse ses membres et les pousse à recréer du lien depuis du connu épuré de tout insupportable - ici vraisemblablement, l'altérité.


Le réalisateur, Kane « Pixels » Parsons s'était déjà saisi du sujet dans de courtes vidéos YouTube. Dans la principale The Backrooms (Found Footage), au regard de son film, tous ses procédés cinématographiques sont déjà présents. On y retrouve l'utilisation de l’espace pour susciter la fascination et l’angoisse, mais aussi des portes intrigantes, leur surprise venant de leur taille comme de leur bizarrerie spatiale : elles sont n'importe où, de n'importe quelle forme, et donnent sur n'importe quoi. Déjà dans le court métrage, le réalisateur joue avec le sentiment d’inquiétante étrangeté d'un spectateur livré à lui-même, perdu dans un espace liminal vide où les repères quotidiens s’évaporent, tout en laissant soupçonner la présence plutôt qu’en la dévoilant franchement.


Pixels s'attelle alors au long métrage et ancre sa production dans le thriller psychologique dont la trame narrative mystérieuse attise la curiosité du spectateur. Mais c'est justement là le problème. Le réalisateur, peinant à élaborer une explication tangible à la hauteur du magnétisme inhérent à cette thématique, sombre dans un bas psychologisme. Le film est composé de deux parties. La première (10/10), mène l'intrigue avec brio, la photographie étant à la hauteur du mystère. Mais survient la seconde partie (0/10), où derrière la fascination survient l'explication. Tout ne serait que psychologie, qu'enlisement dans des circuits neuronaux rébarbatifs, nous répéterions les mêmes erreurs, incapables de surmonter notre passé. L'espace liminal et ses productions oniriques seraient alors la perlaboration décrite par Freud dans la clinique sous transfert : la reconstruction d'un passé chimérique aux retombées réelles dans les blocages présents. La reviviscence correcte signerait le passage de la confusion à l'émancipation.


Le film passe ainsi du brio de l'esthétique ensorcelante de Lost River (Gosling, 2014) témoignant d'une humanité abandonnée par elle-même ; à une explication vaseuse à la Lost tout court (J. J. Abrams 2010), qui se perd dans une pâle psychologie pour expliquer un monde vécu et l'engouement social du phénomène. Certains le compareront à David Lynch, mais il n'en est rien. Car là où Lynch tourne les conséquences de l'idéologie hollywoodienne en dérision, laissant une liberté d'interprétation à son spectateur ; Parsons cherche au contraire à contrer le potentiel de projection et de mystère par une explication individuelle, oubliant finalement la conjoncture menant à ces mêmes manifestations. Ses métaphores, allant de la psychologie à l’urbanisme, alourdissent son propos. Il est question de trouver son propre chemin dans les méandres de l’existence à jamais équivoques et où toute réponse transcendante ne peut être que personnelle.


À voir donc, mais plutôt pour vivre un instant divertissant dans lequel surgissent les présupposés implicites et individualistes de notre époque, camouflés en réalité depuis l'armature qui les déploie : ce monde est votre monde, il vous incombe personnellement d'aller en avant de vos échecs pour le rendre meilleur.

Fisher_93
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le 19 juin 2026

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