Ce film fait écho à une autre œuvre du réalisateur roumain Cristian Mungiu où le rapport entre les communautés à l’ère d’une Europe unifiée (R.M.N.) étaient déjà disséquées : des Sri-Lankais avaient -ils leur place au sein d’un village roumain alors que les habitants soupçonnent une hygiène personnelle douteuse ? Réponse cruelle à la fin du film, plutôt pessimiste sur la capacité d’intégration d’un ex-pays de l’URSS, ne faisant pas semblant de croire à des valeurs humanistes plutôt répandues en Europe du Nord et Europe de l’Ouest.
Bien que moins sombre que le film précédent, avec des paysages norvégiens grandioses et l’apparence d’une société aux valeurs humanistes « parfaites » (gentillesse, sens de l’accueil, modèle d’intégration - voir d’assimilation - des enfants à l’école) le réalisateur montre subtilement comment la bureaucratie et le droit norvégien peuvent engendrer des situations absurdes ou immorales. C’est le fameux enfer pavé de bonnes intentions : « Tout le monde a voulu agir en faveur des enfants » sans que leur avis ne soit cependant jamais sollicité.
Le film n’est pas manichéen, ce qui fait toute sa force. La famille roumaine, dotée de cinq enfants et de valeurs traditionnelles évangéliques, fait figure d’exception dans un village norvégien où l’absence d’enfant, ou l’enfant unique (« spoiled child ») est la règle. C’est d’ailleurs un point qui ne passe pas pour le père roumain, joué admirablement par Sebastian Stan : « she isn’t even a mother » déclare-t-il à plusieurs reprises, passablement énervé que son procès ne soit pas que celui des coups portés : une éducation religieuse, sans téléphone portable ni YouTube pour des pré-ados, est-elle viable ? Est-ce compatible avec les valeurs norvégiennes ? L’Etat norvégien semble omnipotent et suffisamment sûr de ses valeurs supérieures pour imposer son modèle familial, quitte à nier toute différence culturelle. Comme dans le film précédent, la greffe ne prend pas et la famille finira par quitter ce pays moins accueillant qu’il en avait l’air.
Cristian Mungiu, en décrivant implacablement le système de l’Aide Sociale à l’Enfance, montre que des institutions « wokes » peuvent facilement se contredire. Au nom de principes supérieurs (intérêt absolu de l’enfant qui prévaut sur celui des parents) les droits de la famille sont bafoués. Dans une scène tendue allant crescendo, ce sont les pré-ados qui sont retirés de la garde, puis les enfants en bas-âge et jusqu’au bébé. La froide bureaucratie ne répond jamais à des questions concrètes et précises de la mère inquiète: pour combien de jours ? faut-il prévoir les doudous ? comment allaiter mon nourrisson ? Les fonctionnaires n’ayant elles-mêmes pas d’enfants, il est inutile de s’embarrasser de tels détails. Après tout, elles ne font que suivre la « procédure », mot prononcé à chaque fois lors de l’interrogatoire du procès final. Subtilement, le drapeau norvégien flotte fièrement au moment de cette scène : les deux fonctionnaires représentent l’Etat, sûr de son droit et irréprochable par définition.
Même si le parallèle est facile, les ex-nazis aussi se retranchaient derrière une « procédure » aussi efficace que déresponsabilisante. Dans une société si avancée, tout est donc procédure : une menace d’avalanche sur l’école ? pas de panique, suivons la procédure. Un grand-père en fauteuil roulant voulant mettre fin à ses jours ? Procédure. Une détection d’ecchymoses sur le corps d’une jeune enfant. Procédure. Il n’y a pas de questions à se poser, et l’intuition initiale du directeur d’école (et voisin) de simplement « suivre de près cette famille » est facilement écartée, au profit de la procédure.
Les habitants, tous de bonne foi et partisans du progrès, d’humanisme et de tolérance , finissent paradoxalement par se montrer inhumains. Ce sont ceux qui dérogent à la règle, montrent leur soutien auprès de la famille (personnage de Noora en contre-point) qui sont les personnages les plus « humains ». Signe peut-être que la tolérance exige de fournir davantage d’efforts que le camp adverse, et faire des pas vers lui pour être à la hauteur de ses idéaux. La polarisation continue jusqu’à la fin. À mesure que le conflit s’envenime, chaque camp devient de plus en plus certain d’avoir raison.
Le spectateur, lui, reste coincé au milieu. Plein de questions.