Ça commence à la façon d'un Flaubert engoncé, version madame-bovary-paysanne, pour finir en roman de gare crapoteux, entre les deux ça dure dure dure avec des rebondissements de telenovelas et une psychologie mauvignièrienne plaquée à tous les personnages dont il prend le masque tour à tour de sorte que l'on peine à croire à ces figures familiales reconstituées, instables et versatiles dans leur caractérisation.

Jules par exemple, d'abord inculte et lourdaud, devient soudain perspicace et raisonneur sur son expérience de guerre, Marie-Ernestine désintéressée de tout, y compris de sa propre fille, devient une commère cancanière fière de son Jules de retour du front, ces revirements, même prétextés par l'épreuve de la guerre, ôtent à ces figures toute consistance, les rendent floues, artificielles, de simples porte-parole/porte-pensée de l'auteur au gré des chapitres, personnages au sens littéral, persona « masque à travers lequel résonne la parole de ceux qui se cachent sous ce déguisement » pour reprendre Pierre Claudes. On ne croit à la reconstitution ni de ce Jules, ni de cette Marie-Ernestine malgré leur inscription à l'état civil. Et lorsque Mauvignier prend le masque de Marguerite, onze ans, voilà ce que ça donne « Et, à chaque fois, ce moment solennel est troublé par les regards qu'elle sent peser sur elles trois, à chaque fois elle interrompt sa prière et se le reproche beaucoup, elle doit lever les yeux d'un coup pour que les enfants et les adultes qui les dévisagent toutes les trois – trois saintes ou trois démones, des Parques ou même seulement des sorcières – sachent qu'elle retient chacun de leur visage. Elle raconte au curé qu'à ce moment-là elle voudrait que tous ces gens meurent ou qu'ils viennent s'excuser de la regarder comme si elle était un monstre, car elle se doute que des trois, bien sûr, c'est elle qu'on juge le plus durement – une enfant portant grand deuil avec un bandeau dans les cheveux qui forme une sorte de papillon noir prêt à s'envoler, enfant à la mine rébarbative dont le visage est empreint d'une telle gravité que les vieillards eux-mêmes s'étonnent ; elle se dit qu'on la juge mais surtout qu'on est jaloux, que tout le monde reste stupéfait de sa monstruosité – oui, monstruosité, difformité, elle sait ce qui se raconte et ne peut pas se concentrer sur sa prière, elle regarde par en dessous les gens qui passent dans le cimetière et lui jettent des coups d'oeil en se disant qu'elle est une atroce petite adulte enfermée dans le corps d'une fillette, parce qu'elle a toujours eu l'austérité d'une vieille femme dans le visage d'une enfant. »[p415-416]

Est-ce ainsi qu'une gamine de onze ans raisonne ? Non, ce que l'on entend est la voix de l'auteur qui ne tente pas de restituer la pensée d'une gamine mais lui prête visiblement la sienne tout en la regardant de l'extérieur, entrant/sortant de ce personnage et n'en produisant rien de vraisemblable. Un autre fantôme que cette Marguerite, de même que Firmin, Marie-Jeanne et les autres.

Cette galerie fait penser à la comédie « Noblesse oblige » de Robert Hamer où Alec Guinness interprète tous les membres d'une même famille, sauf que le roman de famille de Mauvignier n'est pas une comédie.

Galerie de personnages forcés et finalement ennuyeuse à qui l'on parvient difficilement à s'intéresser tant tout est souligné, repris, réexpliqué, prévisible – on devine dès la page 460 que Marguerite finira dans le lit d'un nazi page 690.

Ce roman aurait gagné à être taillé de la moitié de sa longueur.

Il n'y a pas non plus de parti-pris littéraire affirmé, cette longue légende familiale qui resuce de vieux thèmes est écrite dans un style début-du-siècle (dernier) émaillé de facilités de langages frisant tantôt le cliché tantôt l'anachronisme, voilà un pavé qui finit par tomber des mains. « La vie de Florentin Cabanel est si lointaine et indéchiffrable qu'on la regarderait comme le spécimen d'une espèce en voie de disparition si Florentin Cabanel lui-même, par sa présence, ne donnait le sentiment d'une réalité tangible, tout le contraire de la relique d'un roman balsacien que personne n'aurait lu.

Il n'a rien d'aseptisé ni de faux, il est là – bien là –, beau comme un portrait académique, parfait ornement pour salon d'apparat, mais présent et beau d'une virilité que ne défigurent pas la douceur et la finesse de ses traits, au contraire – ses longs cils, ses yeux vert d'eau, son nez volé au visage de marbre d'un Apollon de n'importe quel musée de Grèce ou d'Italie, son teint et ses longues mains aux doigts déliés qui affinent sa taille bien charpentée... etc. » [p78-79]

Si c'est du second degrés, il est bien camouflé.

Un opus conventionnel, stimulant ni par le fond ni par la forme mais qui a toutes les chances de finir bientôt sur grand écran.


Nota : ma lecture du roman ayant suivi immédiatement celle de ''Septologie'' de Jon Fosse – un chef d'oeuvre littéraire authentique du XXIe siècle –, rien d'étonnant que, par comparaison, ce Goncourt me fasse l'effet d'une supercherie.

xyozyody
4
Écrit par

Créée

le 10 mai 2026

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